La
tradition du socialisme chrétien
Aperçu historique mouvements et figures débats
et enjeux
Dans
les Frères Karamazov, Dostoïevski rapporte une discussion entre Mioussov
et un interlocuteur français. Celui-ci lui fait remarquer : Nous
ne craignons pas tellement, au fond, tous ces socialistes-anarchistes,
athées et révolutionnaires ; nous les surveillons et nous connaissons
leur jeu. Mais il est parmi eux, bien que peu nombreux, quelques hommes
à part : ce sont ceux qui croient en Dieu, et qui sont chrétiens en
même temps que socialistes. C'est eux que nous craignons le plus, car
ce sont des gens redoutables. Le socialiste chrétien est plus redoutable
que le socialiste athée.
L'agent
de police doit le savoir ! Cependant, l'évidence historique lui donne-t-elle
raison ? Une étude du socialisme chrétien (d'orientation protestante)
montrera certes que cette théorie remporte quelques succès, mais que
ses échecs sont beaucoup plus nombreux. Il est vrai que le socialiste
chrétien se croit et se veut plus radical que le socialiste tout court
; il s'agira de relever les motifs, multiples, de cette radicalité.
Cette série de chapitres se propose de fournir au lecteur une vision
globale de cette tradition ; trop souvent on n'en connaît que des expressions
régionales. Les aperçus seront relativement succincts et non exhaustifs,
mais la bibliographie indiquée à la fin de chaque chapitre permettra
aux intéressés, aux chercheurs francophones en particuliers, d'aller
plus loin ; elle contient la littérature secondaire, les ouvrages des
principaux protagonistes du socialisme chrétien figurant dans le corps
du texte.
Voici
les chapitres proposés successivement : 1 Introduction à l'arrière-fond,
définition du mouvement, vocabulaire et tableau général * 2 Le
Christianisme social avant le socialisme chrétien * 3 Du christianisme
social au socialisme chrétien (États-Unis, France, Suisse romande) *
4 Christophe Blumhardt et le socialisme religieux en Suisse alémanique.
En Allemagne * 5 Le socialisme religieux de Léonard Ragaz * 6
Le débat Barth - Ragaz et ses enjeux théologiques * 7 Élie Gounelle
et Wilfred Monod, chefs de file français * 8 Socialisme et christianisme
chez Paul Tillich * 9 L'héritage socialiste-chrétien dans la théologie
au XXe siècle : successeurs ou succédanés ?
À l'aperçu
général dans les quatre premiers chapitres suivra donc une focalisation
sur quelques types de pensée qui ont façonné la mouvance.
1.
Les Églises et le phénomène de l'industrialisation « Le train à vapeur
est-il donc plus important que la foi de Nicée ? » se demandait sous
forme de boutade le théologien allemand Richard Rothe (1799-1867). Les
Églises, particulièrement les Églises protestantes, ne le pensaient
pas ; les groupes plus spécialement enclins à le penser n'étaient pas
en mesure de réfléchir, théologiquement et ecclésiologiquement, à ce
fait nouveau. On s'est habitué à le désigner par le terme de « révolution
industrielle », laquelle s'est d'ailleurs développée plus ou moins rapidement
selon les pays. Ce fut bien le drame du xixe siècle. L'aliénation des
grandes masses par rapport aux Églises (la « déchristianisation ») était-elle
alors un destin inéluctable ? De fait, les Églises se sont avant tout
centrées sur la bourgeoisie intellectuelle et cultivée, une couche de
la population qui perdit petit à petit son influence au profit des représentants
de l'économie. Le monde du travail industriel ne préoccupait ni les
théologiens ni les pasteurs, à quelques exceptions près. En Allemagne,
pour ne citer que ce cas, les Églises évangéliques officielles demeurèrent
sans compréhension et sans contribution spécifique face au processus
de l'industrialisation en train de bouleverser le monde. Une timide
tentative de la part de la direction de l'Église dans l'empire de Guillaume
II suggéra en 1890 la mise en place d'une activité sociale, recommandation
qui fut annulée cinq ans plus tard. On s'appliqua plutôt à plaquer une
façade chrétienne sur l'État réactionnaire et à légitimer théologiquement
l'opposition au socialisme montant. Du côté catholique, le souci pour
le travailleur s'éveilla au moment où le socialisme fit son entrée sur
la scène sociale et politique : ce fut notamment le cas en Allemagne.
Le catholicisme français, par contre, fit tout pour endoctriner les
gens et implanter une tendance antirévolutionnaire parmi les laïcs.
Le socialisme lui apparaissait en effet comme l'ennemi par excellence.
Quant à l'Église anglicane, elle se trouva dépourvue d'arguments lorsqu'une
population déçue se détourna d'elle, soit en rejoignant une Église libre
(celles des « dissenters »), soit en s'en émancipant totalement.
Une prise en compte plus positive bien que critique du monde en voie
d'industrialisation et des phénomènes qui l'accompagnent s'observa néanmoins
chez un certain nombre d'individus et dans divers groupes. Nous pouvons
la désigner sous le terme de « christianisme social », ou encore de
« socialisme chrétien » ; nous allons maintenant jeter un rapide coup
d'&brkbar;il sur le vocabulaire en usage.
2.
Nomenclature Pour les chrétiens, le socialisme fut donc pendant longtemps
irrecevable. Les tentatives de conciliation qui commencèrent au xixe
siècle prirent différents noms selon les pays, les confessions et les
appartenances sociologiques. On parla de « christianisme social », «
chrétien social » ou de « socialisme évangélique » essentiellement en
Angleterre et en France. Les expressions de « socialiste chrétien »,
« chrétiens pour le socialisme », « christian socialists » furent utilisées
en France et en Angleterre et désignèrent également un mouvement mondial.
Le « Social Gospel » était présent aux États-Unis, alors que les termes
de « évangélico-social » ou « ecclésiastico-social » étaient en usage
en Allemagne. Le « socialisme religieux » et le parti des « religieux-sociaux
» constituent une particularité suisse et, jusqu'à un certain point,
également allemande ; ce terme devait exclure toute association à des
mouvements réactionnaires et inviter des personnes non chrétiennes à
joindre le mouvement. La nomenclature trahit des différences idéologiques
et théologiques, le socialisme chrétien étant de manière générale plus
« gauchiste » que le christianisme social, lequel est encore passablement
bourgeois. Le socialisme religieux ou chrétien (dans la suite, on utilisera
ces termes comme des synonymes) se distingue par une attitude plus positive,
moins complexée, à l'égard du socialisme. Henri Tricot, chef de file
de l'Union communiste spiritualiste des années trente, définissait la
différence de la manière suivante : « Ils (les chrétiens sociaux) veulent
une société meilleure, nous voulons une société nouvelle ».
3.
Mise en perspective globale Historiquement et sociologiquement, le socialisme
chrétien en tant que mouvement global s'inscrit dans la problématique
de la réaction des Églises à la question sociale, aux phénomènes de
l'industrialisation du xixe et du xxe siècles. Il ne faut pas oublier
les terribles maux sociaux qui se sont répandus avec cette industrialisation
: le travail des enfants, la durée excessive du temps de travail, les
conditions de travail portant atteinte à la santé, le manque de sécurité,
les salaires dérisoires... Face à l'inconscience des organisations ecclésiastiques,
le socialisme chrétien veut donner une réponse chrétienne appropriée
au paupérisme des couches basses de la population et à l'existence même
d'une classe dépossédée. Son projet est donc plus vaste et plus ambitieux
que les actions ponctuelles de l'Église en milieu prolétaire. Théologiquement,
le programme du socialisme religieux peut se résumer de la manière suivante
: « le Dieu vivant et son royaume pour la terre ». Dieu étant
devenu réalité dans l'histoire, sa révélation n'est pas encore achevée
: la Réforme et le socialisme appartiennent à l'histoire du Royaume
de Dieu sans incarner sous tous les aspects le règne eschatologique.
L'esprit de Dieu dénonce et détrône constamment les idoles qui se mettent
à la place du seul Dieu vivant. Idéologiquement, le socialisme religieux
se propose de dépasser l'individualisme religieux en butte à la critique
de la religion comme tranquillisant. La lutte contre le capitalisme,
tout aussi matérialiste que certaines formes du socialisme, le combat
contre le nationalisme et la guerre au profit d'une entente entre les
peuples suscitèrent la critique des Églises, qui sont des institutions
profondément imprégnées de l'esprit militariste, nationaliste et matérialiste.
À quelques exceptions près, le socialisme chrétien ne souscrira pas
au marxisme tout en reconnaissant la vérité qui l'habite. Liberté et
justice tel est le couple indissoluble qui anime une religion de la
solidarité. Ainsi donc, le socialisme est interprété religieusement
comme un jugement de Dieu sur la société capitaliste ou comme une promesse
divine d'une société nouvelle. De même, la religion chrétienne est interprétée
socialement et accompagnée d'une critique des instances religieuses
ou politiques qui empêchent la mise en place du « socialisme éternel
» (Ragaz). Trois citations viennent compléter et illustrer ce qui précède
: La doctrine du Royaume de Dieu est le terrain d'entente entre le
vrai socialisme et le vrai christianisme (...) Socialistes et chrétiens
contemporains, si vous restez ce que vous êtes, vous serez impuissants
à réaliser le plan divin pour le salut du monde, vous ne pourrez pas
constituer le Royaume de Dieu sur terre. Il est temps de vous compléter
les uns par les autres, dans une commune consécration à celui qui a
souffert, qui vit et régnera. (Wilfred Monod, 1900). Ainsi nous
sommes venus du religieux au social ; le religieux nous a ouvert les
portes du social et le social celles du religieux ; la religion et le
socialisme n'ont formé qu'un Tout. (Léonard Ragaz, 1914). Un
vrai chrétien doit devenir socialiste (s'il désire la réforme du christianisme)
; un vrai socialiste doit être un chrétien (si la réforme du socialisme
le préoccupe) ! (Karl Barth, 1915).
4.
Évolutions dans le temps Afin de faciliter la compréhension des multiples
éléments du dossier, le tableau qui suit essaie de visualiser les différents
espaces géographiques et temporels du christianisme social/ socialisme
chrétien. Les sources dont ce mouvement s'inspire figurent tout en haut.
La ligne qui sépare le christianisme social du socialisme chrétien est
évidemment approximative. Les noms figurant dans chaque colonne ne représentent
que les personnages les plus représentatifs.