

Les églises
protestantes en général, les églises réformées
en particulier, sont-elles des démocraties, ou plus exactement
ont-elles une organisation et un fonctionnement démocratiques?
Souvent les protestants le disent, et s'en servent comme argument apologétique.
C'est ce que fait, par exemple, Laurent Gagnebin dans la partie qu'il
a rédigée d'un petit livre que nous avons publié
en commun en 1985, Le protestantisme, ce qu'il est, ce qu'il n'est
pas.
Cette affirmation
appelle des nuances. Les grandes lignes de l'organisation réformées
datent du seizième siècle, époque où l'on
ne connaît pas ni ne pratique la démocratie telle que nous
l'entendons aujourd'hui. Même dans les cités libres suisses
ou allemandes qui, à cette époque, s'en rapprochent le plus,
le pouvoir est détenu par des notables ou des bourgeois, et non
par le peuple qui n'a pas voix au chapitre. Leur gouvernement a un caractère
plus aristocratique que vraiment démocratique, même s'il
se distingue des monarchies que les grandes puissances européennes
mettent alors en place. Il est piquant de constater qu'au dix-septième
siècle les réformés français se défendent
avec énergie de pencher vers un système républicain,
comme on les en accuse, et qu'encore à la veille de la révolution
française, le pasteur probablement le plus notoire et le plus aimé
dans un protestantisme français encore demi clandestin, le nîmois
Paul Rabaut conteste les synodes, et ne cache pas sa préférence
pour une direction épiscopale (qu'il assurerait volontiers lui-même,
semble-t-il).
Par contre, aussi
bien la royauté avant la Révocation de l'édit de
Nantes en 1685, que les différents régimes qui se succèdent
dans notre pays pendant le dix-neuvième siècle jusqu'à
la Troisième République interdisent la tenue de synodes
nationaux, parce qu'ils craignent l'impact politique que peut avoir l'exemple
d'une assemblée souveraine délibérant et décidant
librement. Entre 1660 et 1872, on a refusé aux réformés
français la convocation d'un synode national, et ils n'ont donc
pas pu fonctionner selon le régime presbytérien-synodal,
parce qu'il sentait trop la démocratie. Pourtant, ce régime,
s'il prévoit bien un gouvernement par assemblées, met en
place un fonctionnement qui me semble plutôt de type aristocratique
ou oligarchique. La difficulté tient à la définition
même de ce qu'est une démocratie, qui varie, sur laquelle
il n'y a pas accord.
Sans entrer dans ce
débat, et à partir de mon expérience, je relève
cinq points qui me semblent prêter à discussion.
La
non séparation des pouvoirs. Le premier concerne la
séparation des pouvoirs, législatif, judiciaire et exécutif,
qui passe, depuis Montesquieu, pour l'un des bases de tout système
démocratique. Dans l'Église Réformée, la même
instance, le synode national, légifère, juge et exécute,
ce qui ne présente pas grand inconvénient quand tout va
bien, mais risque, en cas de conflits, de ne pas donner à une minorité
ou à un accusé, les garanties habituellement accordées
par un fonctionnement démocratique. Je me souviens avoir participé,
il y a plus de vingt ans, à un synode disciplinaire qui avait à
prendre des sanctions contre des pasteurs. J'ai pris conscience avec un
certain étonnement de l'étrangeté de la situation.
Il appartenait au même synode, dans des sessions successives, de
définir la règle, de prendre une décision concernant
ceux qui la violent, de se prononcer à huis clos sur un éventuel
recours en appel, et d'exécuter ou de faire exécuter la
décision prise. Même si le synode a appliqué scrupuleusement
le règlement, et s'il a pris une décision que je crois bonne,
j'ai été gêné par la concentration de tous
les pouvoirs sur une même instance. Il m'aurait paru plus normal
qu'au moins deux, sinon trois instances interviennent. Dans des cas moins
lourds, on constate que les recours fonctionnent mal. Quand on examine
les appels qui ont été faits depuis quinze ans contre une
décision prise par une instance, conseil presbytéral, conseil
régional, commission des ministères, on a le sentiment que
l'instance d'appel, conseil ou synode national, ne peut que très
difficilement revenir sur la décision prise. Il y a entre les différents
conseils et synodes une étroite imbrication, des collaborations
constantes, des échanges incessants. Souvent, d'ailleurs, les mêmes
personnes, ou des personnes qui entretiennent des relations proches siègent
aux divers niveaux. Il en résulte qu'ils ne sont pas vraiment indépendants
les uns par rapport aux autres, et qu'il faut vraiment des circonstances
exceptionnelles pour qu'ils ne s'appuient pas et ne se confortent réciproquement.
Théoriquement,
le Conseil et le Synode National ont le droit de désavouer la commission
des ministères ou un conseil régional; dans la pratique,
il leur est très difficile, quasi impossible de le faire. Le respect
des droits de la minorité, voire d'une opposition me semble un
test décisif dans un système démocratique, et je
trouve que le régime presbytérien-synodal ne les assure
pas assez, même, et il faut le souligner pour être juste,
s'il les assure beaucoup plus et bien mieux que le système épiscopal
ou le système congrégationaliste.
Le statut du pasteur.
Un second point fait difficulté. Il s'agit du statut complexe,
délicat, ambigu des pasteurs. Le protestantisme luthéro-réformé
affirme le sacerdoce universel, et refuse donc une caste de clercs mis
à part, soumis à un régime particulier. En même
temps, il affirme qu'il y a des ministères qui ont une spécificité,
qui tiennent leur légitimité et leur autorité d'une
vocation divine et non pas du mandat des fidèles. Ces deux affirmations,
aussi fondamentales et nécessaires l'une que l'autre, ne se laissent
pas facilement concilier, d'où une incertitude persistante dans
le protestantisme français quant à la situation professionnelle
du ministre. D'un côté, le principe du sacerdoce universel
pousse à concevoir le ministère pastoral comme un métier
semblable aux autres, analogue à celui du permanent, de l'animateur
ou du secrétaire général d'une association sportive,
culturelle ou politique. Du point de vue formel et juridique, le pastorat
ne devrait pas se distinguer des autres professions.
Dans cette perspective,
il y a un quart de siècle, des pasteurs ont refusé tout
culte de consécration ou d'ordination ne voulant pas d'une cérémonie
dont ils craignaient qu'on l'interprète comme une mise à
part, et qu'elle leur confère aux yeux des gens un statut clérical.
Certains pasteurs ont même crée des syndicats, et ont attaqué
leur employeur, l'Union des associations cultuelles de l'Église
Réformée de France, devant les tribunaux. La justice a tranché
en décrétant que les pasteurs ne relèvent pas du
code de travail (ce code stipule que nul ne doit être embauché
ou congédié en fonction de ses opinions religieuses, ce
qui évidemment convient mal aux ministres d'une église).
Curieusement une juridiction laïque a reconnu au ministre une spécificité
qu'on lui contestait pour des raisons théologiques. D'un autre
côté, le ministre a une vocation qui vient de Dieu, et une
responsabilité vis-à-vis de l'évangile qu'il a pour
mission d'annoncer. Sa fonction ne consiste pas à faire ce que
sa communauté ou son conseil souhaite, à être l'agent
d'exécution de sa paroisse, mais à proclamer un message
venant d'ailleurs, et qui peut heurter, voire bousculer la communauté.
Son ministère à la fois relève d'une contrôle
démocratique, parce qu'il n'est pas un prêtre, et n'en relève
pas parce qu'il exerce un ministère qu'il tient du Christ et dont
il est responsable devant Dieu.
En ce sens, Calvin
au seizième siècle et Vinet au dix-neuvième parlent
de la double vocation du pasteur : celle qui lui vient de Dieu, et celle
que lui adresse l'église. Il en résulte que le pasteur à
la fois n'a pas et a une autorité particulière. Au niveau
des principes, ces deux vocations ne se contredisent pas, puisque le ministre
et la communauté entendent servir le même Jésus-Christ,
annoncer et vivre le même évangile. Ils doivent donc se parler
et s'écouter mutuellement. Il n'y a pas entre eux de subordination,
en un sens ou dans l'autre, mais corrélation. Dans la pratique,
la double vocation se traduit par des tensions parfois vives.
Dans l'Église
Réformée de France, alors qu'il y a cinquante ans, les conseils
de paroisse étaient le plus souvent, des chambres d'enregistrement
qui entérinaient purement et simplement les décisions du
pasteur dans un fonctionnement de fait clérical, aujourd'hui on
tombe parfois dans l'excès contraire. Depuis un quart de siècle,
on a travaillé, et il fallait le faire, pour que les conseils deviennent
plus responsables et exercent effectivement l'autorité qu'on leur
reconnaît. Il en résulte que le contrôle des conseils
sur les pasteurs tend à s'accroître jusqu'à en devenir
parfois insupportable. Les conseils dictent des cahiers de charge (au
lieu de les négocier avec leur ministre), leur donnent des consignes
et ne leur accordent aucune autonomie dans les méthodes à
employer et les objectifs à atteindre. Un de mes anciens étudiants
m'a raconté comment, nommé après quinze ans de ministère
ailleurs, dans une paroisse vacante depuis trois ans, les conseillers
l'ont accueilli. Ils lui ont dit : "nous avons pris l'habitude d'assurer
à tour de rôle la prédication, et nous aimons bien
cela; vous prendrez donc votre tour comme tout le monde, mais pas plus ;
nous avons une équipe de catéchèse qui travaille
de manière autonome, ne vous en occupez pas ; par contre,
faites des visites aux malades et aux personnes âgées". C'est
oublier que le pasteur est ministre de la parole, qu'il a la charge de
la prédication et de l'enseignement, pour lesquels il a été
formé (cela ne veut pas dire qu'il les assure seuls, mais qu'ils
relèvent directement de sa responsabilité, et qu'il doit
y veiller tout particulièrement) et que si les visites sont importantes,
son rôle ne se limite pas à les assurer. Un autre de mes
anciens étudiants m'a dit ses difficultés avec son conseil
qui admettait mal qu'il respecte le secret des entretiens pastoraux, et
qui estimait que le ministère de la cure d'âme relevait de
sa responsabilité, et pas de celle du seul pasteur. On a d'ailleurs
eu une intervention à un synode national, il y a cinq ans, qui
allait en ce sens, en déclarant au nom du sacerdoce universel que
l'accompagnement pastoral devait se faire collégialement. Un de
mes amis qui a repris une paroisse en France après une interruption
d'une vingtaine d'années me disait récemment : "quand je
suis parti, j'avais le sentiment parfois désagréable de
porter seul la responsabilité de la paroisse, avec un conseil qui
me suivait toujours et automatiquement; maintenant, j'ai l'impression,
tout aussi désagréable, d'être le domestique de mon
Conseil".
Après avoir
banalisé à l'extrême le ministère, par réaction
contre un cléricalisme rampant, je me demande s'il ne faut pas
à nouveau aujourd'hui insister sur sa spécificité,
et rappeler que le pasteur est à la fois ministre de Jésus-Christ
pour l'église et ministre de l'église. Il peut, certes,
abuser de sa vocation pour se donner une autorité cléricale,
pour s'emparer du pouvoir, ou faire ce qui lui chante et il importe d'être
attentif à de telles dérives, et de les empêcher le
plus possible. Mais à l'inverse, s'il est vrai qu'un conseil doit
être responsable, et on se réjouit que ce soit de plus en
plus souvent le cas, il abuse tout autant de son autorité et on
également une dérive grave quand il réduit son ministre
à être un simple employé soumis aux ordres, qu'il
nomme ou congédie à sa convenance, quand il oublie que le
pasteur lui est envoyé par Dieu, et qu'il est le porteur d'une
prédication et d'une interpellation qu'il lui faut entendre, même
si elles ne lui plaisent pas. Je reconnais volontiers que je ne vois pas
bien comment cette relation délicate, complexe peut se traduire
en termes juridiques et s'inscrire dans des statuts, des règlements
et une discipline. En tout cas, le ministère pastoral ne relève
pas seulement d'un jugement démocratique de l'assemblée
ou de son conseil, parce qu'il a une dimension théocratique (il
dépend de Dieu). Mais il n'est pas non plus dispensé d'un
contrôle démocratique, parce que la paroisse et le conseil
ont aussi une parole, une prédication et une interpellation à
lui adresser au nom de Dieu et au nom de l'évangile; ils ont aussi
une dimension théocratique (ils dépendent aussi de Dieu).
J'ai écrit
une fois que si le ministre est le pasteur de sa paroisse et de son conseil,
la paroisse et le conseil sont le pasteur de leur ministre. Équilibre
difficile à établir et à respecter, qui a été
et est toujours souvent rompu aux dépens des conseils, et qui l'est
aujourd'hui de plus en plus aux dépens des pasteurs.
Délégués
et non représentants. Une troisième question
porte sur le statut exact de ceux à qui, par un vote, on confie
des responsabilités de direction, à savoir les membres des
synodes, des conseil régionaux ou du conseil national.
On sait qu'il y a
deux manières de comprendre le rôle ou le mandat d'un élu.
On peut voir en lui soit un représentant soit un délégué.
Je rappelle la différence, souvent soulignée dans les débuts
de la Troisième République et trop oubliée aujourd'hui,
malgré sa portée considérable.
Le représentant
est censé exprimer l'avis, les choix et les orientations des électeurs.
Il vote comme ils veulent qu'il le fasse. Il est leur porte-parole et
il suit le plus possible leur avis. S'il s'en écarte, il s'agit
d'une erreur ou d'une faute. Beaucoup de syndicalistes comprennent ainsi
leur tâche. Pour ne pas se tromper, et pour ne pas manquer à
leur devoir, ils soumettent aux suffrages de la base les protocoles d'accord
qu'ils ont négociés avant de les signer.
Au contraire, au délégué
on confie le soin et la responsabilité de décider, de trancher.
On l'élit en fonction de sa compétence, et de la confiance
qu'on a en lui, et il aura ensuite à se déterminer selon
ce qu'il juge le meilleur, même si son avis diffère de celui
de ses électeurs. Il ne s'aligne pas sur leur choix, il décide
après examen des dossiers, en fonction de ses propres analyses
et convictions.
C'est le principe
de la délégation, et non celui de la représentation
qui l'emporte dans l'Église Réformée. La Discipline
interdit formellement les mandats impératifs. Autrement dit, aucun
conseil, aucune assemblée n'a le droit de donner des consignes
de vote à celui qu'elle envoie siéger dans une autre instance.
Il doit voter selon sa conviction, en fonction de la discussion à
laquelle il participe, et non selon le souhait de ses mandants. Un synode,
un conseil décide de manière autonome après débat
interne, et nullement en s'alignant sur ceux qui ont désigné
ses membres. Parmi les lettres que j'ai reçues à l'annonce
de ce colloque, l'une insiste fortement sur ce point, et demande qu'il
y ait possibilité dans certains cas (pour le vote d'un budget,
par exemple, ou pour les "voeux" concernant le domaine social et politique)
de mandats impératifs. Ce correspondant a été choqué
de constater que le conseiller délégué au synode
régional par le conseil presbytéral où il siégeait
a voté en un sens différent de celui souhaité par
le conseil qui le mandatait. On peut le comprendre, et en même temps,
avoir conscience que le mandat impératif rendrait inutile le débat,
et transformerait un synode en chambre d'enregistrement. Tout serait joué
avant qu'il ne se réunisse, et il le fonctionnerait plus comme
lieu de discussion, de délibération et de décision.
On sait que le pasteur
Lauriol, par sa conviction et son talent, a obtenu une fois du synode
national une décision qui allait contre l'avis de la plupart des
synodes régionaux (ils auraient voulu que lorsqu'un couple mixte
demande une bénédiction religieuse protestante, on exige
de lui la promesse écrite d'élever les enfants dans la religions
protestante. E. Lauriol a fait valoir qu'une telle exigence contredisait
le principe protestant de liberté).
On a donc un système
qu'on peut bien, en un sens, qualifier de démocratique parce que
les délégués sont des élus, mais avec cette
limite qu'ils sont des "décideurs", et en tout cas pas de simples
représentants. Ils sont délégués par la base,
mais les choix qu'ils font ne sont pas soumis à l'approbation de
la base. Il y a démocratie partielle.
Ministre
plutôt qu'élu. La quatrième question concerne
les conseillers presbytéraux. On a pris l'habitude dans l'Église
Réformée de France de considérer leur charge comme
un ministère, que l'on rapproche de celui des presbuteroi
des églises du Nouveau Testament (que le catholicisme assimile
plutôt aux prêtres) et de celui des anciens dans les églises
du seizième siècle. Dans cette perspective leur désignation
par l'assemblée générale s'apparente à une
"reconnaissance de ministère" plutôt qu'à une élection
au sens strict du mot. L'assemblée reçoit et accepte ceux
que le Seigneur charge d'un ministère de direction de la paroisse.
Ils sont proposés par le conseil sortant (les anciens discernant
ceux qui ont vocation de leur succéder), et on demande à
l'assemblée pas tant de nommer des représentants que de
sanctionner, positivement ou négativement, le choix qui lui est
propose.
En 1567, un synode
national des églises réformées de France prend une
décision significative à cet égard. A un consistoire
(c'est à dire un conseil presbytéral) qui, à la suite
d'un conflit interne, avait demandé l'autorisation de "laisser
l'élection du nouveau consistoire à la voix du peuple",
le synode interdit de procéder ainsi, et ordonne "de se conformer
aux autres dans l'exercice de la Discipline, savoir que les anciens et
diacres seront nommés par le Consistoire, et puis être présentés
au peuple pour être reçus". Ce texte décrit la pratique
courante jusqu'à nos jours. L'assemblée générale
ne choisit pas vraiment les conseillers, elle ratifie la liste que lui
soumet le conseil sortant. Elle ne les élit pas, elle reconnaît
la mission ou le ministère des conseillers, qui leur vient de Dieu,
qui leur est confié par Dieu, et qui a été discerné
par les conseillers en place. Un juriste protestant bien connu, Pierre-Patrick
Kaltenbach, qui aime bien agiter les pieds dans des plats, aime dire que
si les catholiques croient en l'immaculée conception, les protestants,
pour leur part, pratiquent beaucoup l'immaculée cooptation. Il
vaut la peine de souligner, de ce point de vue, l'importance du thème
de la confiance dans les propos et les écrits des responsables
ecclésiastiques : il faut faire confiance à ceux qui exercent
le ministère de gouvernement de l'église. Un système
démocratique implique un contrôle des dirigeants, donc non
pas un appel à la confiance, mais la mise en oeuvre d'une légitime
défiance à leur égard. On peut tout à fait
défendre théologiquement, spirituellement, pratiquement
cette conception qui considère que le conseil presbytéral
exerce un ministère qui lui donne autorité sur la paroisse.
Elle est théologiquement
légitime et solide. Mais s'accorde-t-elle bien avec la loi de 1905?
La loi de 1905 parle peu du gouvernement des associations cultuelles;
elle renvoie à la loi de 1901 sur les associations, elle-même
peu explicite. Toutefois, dans la plupart des cas, les associations formées
d'après cette loi prévoient l'élection de représentants
mandatés par l'assemblée générale, et non
pas une reconnaissance de ministères. Bien des confusions et des
difficultés viennent de ce que l'articulation de l'église
locale et de l'association cultuelle n'a pas été vraiment
pensée. Quand au synode de Paris, nous avons discuté sur
la définition du membre d'église (j'étais rapporteur
avec Jean-Marc Viollet et Ariane de Blic), nous avons essayé d'introduire
une distinction entre église locale et association cultuelle, mais
nous n'avons pas posé la question des conseils presbytéraux
et nous avons eu tort. Il y a ambiguïté parce que la plupart
des associations donnent un statut juridique du comité directeur
d'une association qui ne coïncide pas exactement avec le statut théologique
qui découle de la conception protestante du ministère des
anciens. J'ajoute que les conseillers exercent des responsabilités
et prennent des décisions sur lesquelles l'assemblée générale
n'a rien à dire. Ainsi, la nomination du pasteur relève
de la compétence du conseil presbytéral, pas de celle de
l'assemblée générale qui n'a juridiquement la capacité
ni de la ratifier ni de l'invalider. Je signale en passant qu'il en va
autrement dans beaucoup d'églises réformées, par
exemple aux États-Unis et en Belgique où l'assemblée
générale, et non le conseil nomme le pasteur. Quand un désaccord
se produit, les gens s'en étonnent, et crient à l'absence
de démocratie. Ils n'ont pas tort : on a un système de gouvernement
aristocratique exercé par un collège d'anciens. Ils n'ont,
cependant, pas entièrement raison, car ces anciens n'ont autorité
que parce que l'assemblée générale les a non pas
nommés, mais reconnus. A nouveau, on constate une démocratie
partielle et ambiguë
Le
niveau régional. La dernière question concerne
les "régions", et plus précisément le rôle
et l'autorité des conseils régionaux. Dans l'Église
Réformée de France, les "régions" n'ont pas de personnalité
juridique. Légalement, existent l'échelon local et l'échelon
national.
Les Régions
interviennent comme un relais ou une interface entre les deux, sans avoir,
en principe, de consistance propre. A proprement parler, le conseil régional
est responsable non pas devant le synode régional, mais devant
le synode national. En pratique, le conseil régional prend souvent
un poids considérable, aux dépens du local comme du national.
Ce n'est pas toujours à mauvais escient, et on comprend les raisons
légitimes qui poussent en ce sens. Les conseils régionaux
sont plus proches du terrain, connaissent mieux les situations, que les
instances nationales. Elles ont aussi une vue plus vaste des questions
que les paroisses locales. Elles sont un lieu irremplaçable d'information
et de concertation. On peut se demander, cependant, si cette situation
ne nuit pas à un fonctionnement vraiment démocratique. Je
prends un exemple pour éclairer ce questionnement. L'article 19
de la Discipline de l'Église Réformée de France,
§ 1 prévoit que "la nomination d'un ministre incombe au conseil
presbytéral après accord du conseil régional". Le
§ 6 prévoit qu'en cas de désaccord entre le conseil
presbytéral et le conseil régional, "le différend
est porté devant le conseil national qui juge". En vertu de quel
principe, le Conseil Régional dispose-t-il de ce droit de veto
(avec recours certes, mais j'ai déjà noté la difficulté
concrète de l'appel en recours)? Que le Conseil Régional
vérifie si le pasteur remplit bien les conditions pour être
nommé (c'est à dire s'il est bien inscrit au rôle
des pasteurs, et s'il n'a pas d'engagements avec une autre paroisse),
qu'il informe la paroisse sur les candidats, et éventuellement
lui donne des conseils ou des avis, c'est tout à fait normal et
souhaitable. Qu'il puisse s'opposer à la nomination d'un pasteur
inscrit au rôle, faite par un conseil dûment informé
me paraît abusif, et sur ce point, on glisse d'un système
plutôt démocratique à un système plutôt
épiscopal. Je ne pense pas que la conférence des présidents
de Conseil régional, qui n'a pas, en principe, à prendre
des décisions, exerce, comme on le soupçonne parfois un
pouvoir occulte assez fort; mais s'il lui en prenait l'envie, elle pourrait
sans difficultés le faire. Et l'on pourrait citer quelques dérapages,
sans doute accidentels (et il n'y a pas de système qui n'en comporte
pas), mais significatifs. Ainsi, n'a-t-on pas vu un conseil régional,
dans un passé qui n'est pas tellement lointain confier une fonction
pastorale à quelqu'un dont la commission nationale des ministères
n'avait pas agréé la candidature? Ou imposer un poste à
un pasteur en ne lui en proposant aucun autre (ce qui m'a été
affirmé dans un cas, mais que je n'ai pas pu vérifier)?
En fait, des questions
analogues se posent dans les diverses églises protestantes de France
et de Suisse sur un exercice de l'autorité, en particulier aux
niveaux intermédiaires, qui s'éloigne d'un fonctionnement
purement démocratique. Est-ce un bien ou un mal? La recherche de
l'efficacité, la multiplication des organismes de contrôle,
d'inspection, de coordination ne viennent-elles pas considérablement
diminuer la responsabilité aussi bien du local que du national?
Ne favorisent-elles pas la formation d'un etablishment ecclésiastique,
de type technocrate (même s'il ne s'agit pas à proprement
parler de techniciens), qui dirige et impose plus qu'il ne conseille et
n'écoute, qui donne des directives sans être vraiment aux
prises avec les difficultés concrètes que l'on rencontre
à la base comme au sommet? Ne vous trompez pas sur ces remarques.
L'Église Réformée
de France me paraît avoir un fonctionnement plutôt ouvert
et transparent, et j'ai pu constater combien les responsables y tenaient
et y veillaient. Je suis pour ma part attaché au régime
presbytérien synodal, et je trouve qu'en gros il fonctionne bien
mieux qu'un système congrégationaliste de démocratie
directe, ou qu'un système épiscopal d'autorité hiérarchique.
Cela ne m'empêche
pas d'en voir et d'en signaler les faiblesses, et il y en a peut-être
d'autres que je n'ai pas perçues. Peut-on l'améliorer, le
modifier, le rendre plus démocratique? Faut-il, au contraire, admettre
et accepter que l'Église réformée n'est pas une démocratie?
Ce sont ces questions que nous allons poser pendant ces deux jours, en
signalant des dysfonctionnements et en proposant peut-être des changements.
Il s'agit d'un chantier vaste, difficile, et, je crois, urgent. Ce colloque
n'a aucun pouvoir de décision, il n'en demeure pas moins que nous
espérons que ses travaux contribueront à faire avancer la
réflexion et peut-être bouger les choses. André Gounelle