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Chapitre
1
La notion de "process"
Le
mot "Process"
Avant de présenter
les théologies et les philosophies du Process, il importe de donner
une indication préliminaire sur le mot "process" qui sert à
les caractériser. Je n'ai pas trouvé dans notre langue de
terme qui le rende exactement. Le Centre National de la Recherche Scientifique,
dans son Bulletin Signalétique, traduit Process Theology
par "théologie du devenir". Dans une recension de la Revue d'Histoire
et de Philosophie religieuses, le professeur G. Siegwalt écrit
: "théologie du processus". Ces deux traductions, possibles et
défendables, ne me satisfont pas entièrement. Comme l'écrit
A. Parmentier, "le process est le devenir de l'expérience... Le
mot "processus" rend mal compte de sa signification ; et on ne peut pas
le traduire par "devenir" purement et simplement". En effet, "processus"
n'implique pas forcément l'idée d'un développement
organique, d'un dynamisme créateur interne. "Devenir" correspond
plutôt à becoming qui, dans le langage des penseurs du Process,
n'équivaut pas à process. Dans les textes du Conseil cuménique
des Églises, on trouve "théologie de l'évolution";
mais l'évolution est seulement l'un des aspects du process, et
ce mot indique mal ce dont il s'agit. Le vocabulaire philosophique français
connaît bien un emploi du mot "procès" qui pourrait convenir.
Il a, cependant, le double inconvénient d'être rare (alors
que process est relativement courant en anglais), et de prêter
à confusion, car, pour nous, "procès" évoque surtout
une réalité juridique.
Faute de mieux, je
me suis résigné à utiliser le mot anglais, et à
écrire "le process" et "théologies ou philosophies du Process".
"Process" signifie ce qui est en cours ou en train de se faire, ce qui
est en formation, en évolution ou en développement. Selon
une expression de B. Reymond, par process, il faut entendre "le flux de
tout ce qui est en train de se passer ou d'advenir". On
utilise ce terme pour désigner et qualifier un courant de pensée
pour qui les êtres et les choses ne sont pas des substances fixes,
immuables, stables ni permanentes, et qui affirme le caractère
essentiellement fluide et mouvant de la réalité. Cette définition,
à la fois très large et très vague, peut s'appliquer
à quantité de philosophies, ainsi à celles d'Hegel,
de Bergson ou de Teilhard de Chardin pour ne citer que quelques noms.
De fait, les penseurs du Process se considèrent volontiers comme
les héritiers de toute une tradition philosophique. Toutefois,
en adoptant cette étiquette, ils se réfèrent principalement
à Alfred North Whitehead dont l'uvre majeure s'intitule Process
and Reality. Le mot process caractérise ici des courants de pensée
qui s'inscrivent dans la ligne de la philosophie de Whitehead.
La forme et le
dynamisme
Une tension fondamentale structure tout être, et surtout l'être
humain, celle entre la forme et le dynamisme que Paul Tillich a longuement
analysée dans sa Théologie Systématique.
La forme désigne
l'ensemble de cadres, de règles, d'habitudes, de rangements qui
donnent à notre existence ordre et stabilité. On pourrait
la symboliser par nos maisons, ces habitations où l'on se sent
chez soi, tranquille, en sécurité, dont on a besoin pour
se reposer. Elles représentent un point fixe, familier, et contribuent
à construire notre identité en assurant de l'identique dans
nos vies.
Le dynamisme correspond
à l'aventure, à la découverte, à l'invention,
au changement, à l'exploration de nouveaux territoires. On peut
le figurer par un voyage sur une route. Il nous conduit à travers
des paysages qui se modifient. Il nous jette dans des situations nouvelles.
Il nous conduit vers de l'inédit et de l'inattendu.
Dans toute existence,
les deux éléments se combinent. On éprouve autant
de détresse et on se sent aussi malheureux quand on se trouve détenu
dans une prison, ou cloué sur un lit sans pouvoir sortir, que lorsqu'on
se voit jeté à la rue, privé de domicile fixe et
condamné à l'errance. Personne ne peut rester en permanence
chez soi, enfermé dans ses routines, et dans le refus de tout cheminement.
Personne ne peut, non plus, s'exposer constamment à l'imprévu,
changer sans cesse, ne jamais s'installer, au moins provisoirement, quelque
part. La vie ne se satisfait ni de l'éternelle répétition
du même (c'est à dire d'une forme sans dynamisme), ni d'une
série de recommencements à zéro (autrement dit d'un
dynamisme sans forme). Les deux éléments s'associent toujours.
Cependant l'un ou l'autre prédomine, et selon celui à qui
on donne la priorité, on aboutit à des conceptions du monde
et à des comportements opposés.
De manière
schématique et typologique, on peut distinguer deux attitudes.
La première met le dynamisme au service de la forme. La route sert
à conduire à la maison. On fait du chemin un moyen, et on
voit dans la demeure le but. On utilise le dynamisme pour maintenir, et
faire fonctionner la forme. Par exemple, entre 1517 et 1580, toute une
dynamique, celle de la Réforme, a construit une forme, celle des
églises protestantes, édifices de doctrines, de rites et
de spiritualité. La Réforme s'achève en 1580. Désormais
on travaille et on combat pour préserver, défendre et renforcer
ses acquis. On n'innove plus, on conserve. La santé doctrinale,
ecclésiale, cultuelle, spirituelle du protestantisme actuel se
mesure à sa conformité aux grands équilibres atteints
dans le dernier tiers du seizième siècle, qui constituent
donc à la fois la norme que l'on s'efforce d'appliquer et le modèle
qu'on essaie d'imiter. On considère que le mouvement a réussi
quand il aboutit à deux résultats : d'abord à construire
solidement un immeuble (quelque chose qui ne bouge plus) ; ensuite à
en assurer sa stabilité contre vents et tempêtes.
La seconde attitude
subordonne au contraire la forme au dynamisme. Les maisons jalonnent la
route, et rendent de plus longues marches possibles. Comme les camps de
base des alpinistes, elles fournissent des installations et des ressources
qui permettent de poursuivre la progression. Ainsi, contre le conservatisme
protestant, Friedrich Schleiermacher, au début du dix-neuvième
siècle, lance le slogan : "la Réforme continue". Il n'entend
pas maintenir les constructions ecclésiales et doctrinales du seizième
siècle. Il veut s'en servir pour susciter des avancées,
et démarrer un processus qui aboutira à d'autres transformations.
La Réforme a mis en place le protestantisme classique. En s'appuyant
sur lui, il faut maintenant promouvoir un "néoprotestantisme".
Chaque équilibre, une fois atteint, ou bien sclérose et
fossilise, ou bien sert de point de départ pour une nouvelle marche.
Le protestantisme, et plus généralement, le christianisme
ne font que commencer. Leur plénitude ne se situe pas derrière
eux, dans le passé. Elle se trouve devant eux dans l'avenir. Il
faut les comprendre non pas comme un immeuble, mais comme une marche,
ou une construction en cours.
Conserver pour
progresser
La philosophie et la théologie du Process, leur nom l'indique,
donnent priorité au mouvement. Cela ne veut pas dire, nous aurons
l'occasion d'y revenir, qu'elles refusent la forme. Bien au contraire,
elles la jugent nécessaire. L'un des principaux théologiens
du Process, John B. Cobb a publié, en janvier 1995, dans la revue
Theology Today, un article qui s'intitule "Les raisons chrétiennes
d'une attitude progressiste". Il commence par souligner l'importance de
se montrer aussi conservateur. Nous avons à maintenir ce que le
passé nous lègue. Le laisser perdre serait une erreur et
une faute. Le révolutionnaire qui veut démolir les formes
existantes, faire table rase pour construire à partir de zéro
se condamne à l'échec. Il n'innove guère parce qu'il
se prive de l'apport du passé. Il détruit l'empire des tsars
pour mettre à la place celui de Staline, ce qui revient à
peu près au même et ne représente pas un grand changement.
Le réformisme aurait probablement conduit à un résultat
très différent, et aurait plus profondément bouleversé
et réorganisé la Russie que la révolution, tout en
respectant plus son héritage historique.
Pour Cobb, conserver,
maintenir, construire des formes ne signifie pas arrêter le mouvement.
Au contraire, on se donne ainsi les moyens de poursuivre la route, d'avancer
et de faire une uvre vraiment progressiste. La notion de process
implique qu'il y a à la fois continuité et mouvement, conservation
et innovation, persistance et transformation. La vie se compose d'une
suite de moments qui s'enchaînent les uns les autres sans jamais
se répéter. Peut-être serait-il plus juste de dire
qu'elle ressemble à un long fleuve parfois tranquille, parfois
agité, au courant plus ou moins vif, mais qui, en tout cas, ne
reste jamais en place. Pour en rendre compte, nous devrions utiliser plutôt
qu'un substantif, la vie, un gérondif (marqué en anglais
par la terminaison ing des verbes, alors qu'il n'existe pas en français)
qui indique un mouvement. Dans les faits, on rencontre un "en train de
vivre". La vie consiste en un processus non en un objet. (A.
Gounelle © Van Dieren Éditeur)
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