André Gounelle

Le Dynamisme créateur de Dieu
Introduction à la théologie du Process

 

Chapitre 1
La notion de "process"

Le mot "Process"

Avant de présenter les théologies et les philosophies du Process, il importe de donner une indication préliminaire sur le mot "process" qui sert à les caractériser. Je n'ai pas trouvé dans notre langue de terme qui le rende exactement. Le Centre National de la Recherche Scientifique, dans son Bulletin Signalétique, traduit Process Theology par "théologie du devenir". Dans une recension de la Revue d'Histoire et de Philosophie religieuses, le professeur G. Siegwalt écrit : "théologie du processus". Ces deux traductions, possibles et défendables, ne me satisfont pas entièrement. Comme l'écrit A. Parmentier, "le process est le devenir de l'expérience... Le mot "processus" rend mal compte de sa signification ; et on ne peut pas le traduire par "devenir" purement et simplement". En effet, "processus" n'implique pas forcément l'idée d'un développement organique, d'un dynamisme créateur interne. "Devenir" correspond plutôt à becoming qui, dans le langage des penseurs du Process, n'équivaut pas à process. Dans les textes du Conseil Œcuménique des Églises, on trouve "théologie de l'évolution"; mais l'évolution est seulement l'un des aspects du process, et ce mot indique mal ce dont il s'agit. Le vocabulaire philosophique français connaît bien un emploi du mot "procès" qui pourrait convenir. Il a, cependant, le double inconvénient d'être rare (alors que process est relativement courant en anglais), et de prêter à confusion, car, pour nous, "procès" évoque surtout une réalité juridique.

Faute de mieux, je me suis résigné à utiliser le mot anglais, et à écrire "le process" et "théologies ou philosophies du Process". "Process" signifie ce qui est en cours ou en train de se faire, ce qui est en formation, en évolution ou en développement. Selon une expression de B. Reymond, par process, il faut entendre "le flux de tout ce qui est en train de se passer ou d'advenir". On utilise ce terme pour désigner et qualifier un courant de pensée pour qui les êtres et les choses ne sont pas des substances fixes, immuables, stables ni permanentes, et qui affirme le caractère essentiellement fluide et mouvant de la réalité. Cette définition, à la fois très large et très vague, peut s'appliquer à quantité de philosophies, ainsi à celles d'Hegel, de Bergson ou de Teilhard de Chardin pour ne citer que quelques noms. De fait, les penseurs du Process se considèrent volontiers comme les héritiers de toute une tradition philosophique. Toutefois, en adoptant cette étiquette, ils se réfèrent principalement à Alfred North Whitehead dont l'œuvre majeure s'intitule Process and Reality. Le mot process caractérise ici des courants de pensée qui s'inscrivent dans la ligne de la philosophie de Whitehead.

La forme et le dynamisme
Une tension fondamentale structure tout être, et surtout l'être humain, celle entre la forme et le dynamisme que Paul Tillich a longuement analysée dans sa Théologie Systématique.

La forme désigne l'ensemble de cadres, de règles, d'habitudes, de rangements qui donnent à notre existence ordre et stabilité. On pourrait la symboliser par nos maisons, ces habitations où l'on se sent chez soi, tranquille, en sécurité, dont on a besoin pour se reposer. Elles représentent un point fixe, familier, et contribuent à construire notre identité en assurant de l'identique dans nos vies.

Le dynamisme correspond à l'aventure, à la découverte, à l'invention, au changement, à l'exploration de nouveaux territoires. On peut le figurer par un voyage sur une route. Il nous conduit à travers des paysages qui se modifient. Il nous jette dans des situations nouvelles. Il nous conduit vers de l'inédit et de l'inattendu.

Dans toute existence, les deux éléments se combinent. On éprouve autant de détresse et on se sent aussi malheureux quand on se trouve détenu dans une prison, ou cloué sur un lit sans pouvoir sortir, que lorsqu'on se voit jeté à la rue, privé de domicile fixe et condamné à l'errance. Personne ne peut rester en permanence chez soi, enfermé dans ses routines, et dans le refus de tout cheminement. Personne ne peut, non plus, s'exposer constamment à l'imprévu, changer sans cesse, ne jamais s'installer, au moins provisoirement, quelque part. La vie ne se satisfait ni de l'éternelle répétition du même (c'est à dire d'une forme sans dynamisme), ni d'une série de recommencements à zéro (autrement dit d'un dynamisme sans forme). Les deux éléments s'associent toujours. Cependant l'un ou l'autre prédomine, et selon celui à qui on donne la priorité, on aboutit à des conceptions du monde et à des comportements opposés.

De manière schématique et typologique, on peut distinguer deux attitudes.
La première met le dynamisme au service de la forme. La route sert à conduire à la maison. On fait du chemin un moyen, et on voit dans la demeure le but. On utilise le dynamisme pour maintenir, et faire fonctionner la forme. Par exemple, entre 1517 et 1580, toute une dynamique, celle de la Réforme, a construit une forme, celle des églises protestantes, édifices de doctrines, de rites et de spiritualité. La Réforme s'achève en 1580. Désormais on travaille et on combat pour préserver, défendre et renforcer ses acquis. On n'innove plus, on conserve. La santé doctrinale, ecclésiale, cultuelle, spirituelle du protestantisme actuel se mesure à sa conformité aux grands équilibres atteints dans le dernier tiers du seizième siècle, qui constituent donc à la fois la norme que l'on s'efforce d'appliquer et le modèle qu'on essaie d'imiter. On considère que le mouvement a réussi quand il aboutit à deux résultats : d'abord à construire solidement un immeuble (quelque chose qui ne bouge plus) ; ensuite à en assurer sa stabilité contre vents et tempêtes.

La seconde attitude subordonne au contraire la forme au dynamisme. Les maisons jalonnent la route, et rendent de plus longues marches possibles. Comme les camps de base des alpinistes, elles fournissent des installations et des ressources qui permettent de poursuivre la progression. Ainsi, contre le conservatisme protestant, Friedrich Schleiermacher, au début du dix-neuvième siècle, lance le slogan : "la Réforme continue". Il n'entend pas maintenir les constructions ecclésiales et doctrinales du seizième siècle. Il veut s'en servir pour susciter des avancées, et démarrer un processus qui aboutira à d'autres transformations. La Réforme a mis en place le protestantisme classique. En s'appuyant sur lui, il faut maintenant promouvoir un "néoprotestantisme". Chaque équilibre, une fois atteint, ou bien sclérose et fossilise, ou bien sert de point de départ pour une nouvelle marche. Le protestantisme, et plus généralement, le christianisme ne font que commencer. Leur plénitude ne se situe pas derrière eux, dans le passé. Elle se trouve devant eux dans l'avenir. Il faut les comprendre non pas comme un immeuble, mais comme une marche, ou une construction en cours.

Conserver pour progresser
La philosophie et la théologie du Process, leur nom l'indique, donnent priorité au mouvement. Cela ne veut pas dire, nous aurons l'occasion d'y revenir, qu'elles refusent la forme. Bien au contraire, elles la jugent nécessaire. L'un des principaux théologiens du Process, John B. Cobb a publié, en janvier 1995, dans la revue Theology Today, un article qui s'intitule "Les raisons chrétiennes d'une attitude progressiste". Il commence par souligner l'importance de se montrer aussi conservateur. Nous avons à maintenir ce que le passé nous lègue. Le laisser perdre serait une erreur et une faute. Le révolutionnaire qui veut démolir les formes existantes, faire table rase pour construire à partir de zéro se condamne à l'échec. Il n'innove guère parce qu'il se prive de l'apport du passé. Il détruit l'empire des tsars pour mettre à la place celui de Staline, ce qui revient à peu près au même et ne représente pas un grand changement. Le réformisme aurait probablement conduit à un résultat très différent, et aurait plus profondément bouleversé et réorganisé la Russie que la révolution, tout en respectant plus son héritage historique.

Pour Cobb, conserver, maintenir, construire des formes ne signifie pas arrêter le mouvement. Au contraire, on se donne ainsi les moyens de poursuivre la route, d'avancer et de faire une œuvre vraiment progressiste. La notion de process implique qu'il y a à la fois continuité et mouvement, conservation et innovation, persistance et transformation. La vie se compose d'une suite de moments qui s'enchaînent les uns les autres sans jamais se répéter. Peut-être serait-il plus juste de dire qu'elle ressemble à un long fleuve parfois tranquille, parfois agité, au courant plus ou moins vif, mais qui, en tout cas, ne reste jamais en place. Pour en rendre compte, nous devrions utiliser plutôt qu'un substantif, la vie, un gérondif (marqué en anglais par la terminaison ­ing des verbes, alors qu'il n'existe pas en français) qui indique un mouvement. Dans les faits, on rencontre un "en train de vivre". La vie consiste en un processus non en un objet. (A. Gounelle © Van Dieren Éditeur)

 

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