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Article du P. David Roure,
Esprit & Vie
Le protestantisme libéral est
assez mal connue France malgré la présence de quelques théologiens appréciés
tels qu'André Gounelle ou Laurent Gagnebin qui ont eu des responsabilités
universitaires importantes. De plus, ceux qui, du côté catholique ou évangélique,
ont entendu parler de cette tendance minoritaire mais vivace du protestantisme
ont plutôt tendance à la dénigrer. Il est vrai que l'on peut ê?tre surpris,
voire choqué, par une pensée qui semble tout soumettre à la critique rationnelle,
refusant, a priori et par principe, tout dogme ou tradition et allant,
par exemple, jusqu'à écarter le concept de Trinité (beaucoup de protestants
libéraux se retrouvant ainsi dans le camp de ceux que l'on appelle les
"unitariens"). Le livre du théologien libéral suisse Bernard Reymond
apparaît utile. Il nous permet, et c'est là son premier intér?t, de pouvoir
nous forger notre opinion en toute connaissance de cause. Il est, de plus,
écrit dans une langue remarquable, malgré quelques erreurs regrettables,
telle cette confusion entre un hindou et un hindouiste (p. 77) ou cette
curieuse qualification de Newman comme protestant (p. 105). C'est sous
la forme d'une autobiographie intellectuelle que l'auteur nous retrace
son parcours personnel. Et il réussit tr?s bien dans ce genre littéraire
difficile, parvenant à saisir les ar?tes de son parcours et à éviter le
récit des événements personnels anecdotiques.
Né à Lausanne en 1933,
il a le précieux avantage d'ê?tre marqué à la fois par la théologie de
langue franç?aise et par celle de langue allemande. Étudiant à Marburg
et à Heidelberg, jeune pasteur au temple de l'Oratoire à Paris, B. Reymond
n'a pas cessé de baigner dans les deux cultures. Il sera aussi pasteur
en Suisse romande, professeur à la Faculté de théologie protestante de
Montpellier, o? il assura l'enseignement de l'histoire des Églises et
des théologies aux xixe et xxe si?cles, et à l'Université de Lausanne
o?ù il enseigna la théologie pratique, en lointain successeur d'Alexandre
Vinet. Il fut onze ans (1969-1980) aumônier universitaire aux Hautes écoles
lausannoises et fit aussi partie de l'Association libérale internationale
(1966-1975) et de l'organe exécutif de la Fédération des Églises protestantes
de Suisse (1968-1978). Dans celle-ci, il avait fondé et présidé, dans
les années 60, une commission consacrée à la pastorale du tourisme. Enfin,
pour clore le résumé d'un parcours varié, il faut citer son intér?t pour
les rapports entre les arts et le christianisme. Ainsi, dans la longue
bibliographie fournie en fin de volume (pas moins de quatorze pages !),
on trouve des ouvrages sur L'architecture religieuse des protestants,
Le protestantisme et les images et Le protestantisme et la musique.
Au fil chronologique de ce récit, transparaissent de nombreuses indications
sur la théologie libérale protestante. L'auteur en parle souvent, brandissant
ce terme un peu comme un étendard dont il est fier, mais il n'en donne
jamais vraiment de définition. Au lecteur d'en chercher les caractéristiques
au cours de sa lecture.
Trois points ont particuli?rement retenu notre attention. Tout d'abord,
B. Reymond s'est, tout au long de sa vie, affronté à de grands anciens,
des théologiens protestants de grande envergure qu'il s'est d'abord efforcé
de connaître avant de les critiquer. Avec certains, il n'est pas d'accord,
tels Karl Barth ou Oscar Cullmann (un de ces paragraphes est d'ailleurs
titré : "Effarement à la lecture d'Oscar Cullmann"). Avec d'autres,
il se trouve plus ou moins en affinité, mais il va toujours garder une
attitude critique, évitant ce qui pourrait ressembler à de la dévotion
envers tel ou tel, que ce soit Schleiermacher, Bultmann, Tillich ou Sabatier.
Cette attitude est sans aucun doute typique d'une théologie libérale.
Elle va aussi trouver à s'appliquer, et c'est notre deuxi?me point, à
l'objet de foi lui-m?me. Une phrase dans un paragraphe consacré à l'ouvrage
de John Robinson, qui fit grand bruit en 1964 (Dieu sans Dieu,
traduction de Honest to God), indique la direction : "Or, ce livre
destiné au grand public a suscité la controverse, non parce qu'il serait
malhonn?te, mais parce que son parti pris d'honn?teté conduit son auteur
à remettre en question des éléments de la doctrine re?ue que d'aucuns
tiennent pour intouchables. On lui a reproché de ne pas se contenter
de reprendre "honnê?tement" à son compte la doctrine traditionnelle, comme
s'il était plus important d'?tre fid?le aux dogmes ecclésiastiques que
franc envers Dieu lui-même (p. 67). On voit bien la démarche. On peut
aussi se demander jusqu'o? on peut la mener et si, dans le fameux binôme
foi-raison, la raison ne finit pas par phagocyter la foi. Que devient
alors la foi ? Telle est la question que nous aimerions voir développée
par l'auteur ! Peut-on aller jusqu'à remettre en question le dogme (mot
horrible pour les libéraux) de la Trinité, ne voyant en lui que la trace
d'un concept forgé par des hommes pour s'adapter au contexte philosophique
et culturel de l'époque mais plus du tout nécessaire aujourd'hui o?ù nous
vivons dans un tout autre contexte ? Peut-on, comme Bernard Reymond, ?tre
heureux qu'un synode de l'Église réformée de France "ait clairement affirmé
[la] non-nécessité du bapt?me pour accéder à la cè?ne" (p. 59) ? La liste
des questions serait longue. Elles touchent parfois à ce que la plus ancienne
Tradition de l'Église nous a habitués (encore un "vilain mot") à considérer
comme appartenant à l'essentiel, au "noyau dur" de la foi chrétienne.
Alors, on peut ?être dubitatif, voire effrayé face à ce qu'on pourrait
appeler le "syndrome de l'oignon" : on veut supprimer les premi?res
peaux, jugées superficielles, mais o?ù s'arr?êtera-t-on ? À cette question,
le livre de Bernard Reymond ne répond pas. Peut-ê?tre m?me qu'il ne veut
pas y répondre, d'o?ù peut-?être, cette absence de définitions claires
autour de la théologie libérale et de la foi chrétienne.
Or, et c'est là notre troisi?me point, il en va de m?me des convictions
profondes de l'auteur. Ici ou là, on peut y voir des allusions rapides,
mais jusqu'à la derniè?re page, on esp?re trouver une confession de foi
personnelle o? il dirait enfin : "Je crois" ! Cela n'arrive pas et
on trouve desséchante une conception de la théologie qui l'assimilerait
finalement à une science humaine parmi d'autres, informée seulement par
la raison, comme la philosophie, l'histoire, la sociologie. Au bout du
compte celui qui s'y adonne, qui lui donne sa vie, comme B. Reymond, ne
parvient pas à une parole de foi, fût-ce mê?me un cri, o? il se reconnaîtrait
enfant de Dieu, aimé par son P?re des cieux, sauvé par la croix du Fils,
rempli de l'Esprit Saint.
Dans son chapitre conclusif, intitulé "Et ensuite ?" (p. 179-183), on
ne trouve qu'une seule allusion à Dieu, qu'une seule phrase qui correspondrait
à cette expression personnelle de foi que nous avons attendue durant toute
notre lecture : "Tout dépend de la seule grâce de Dieu, et comme elle
est gracieuse, nous n'avons rien à y ajouter. Dans l'ordre des choses
derni?res, c'est là tout l'Évangile." Phrase magnifique qui, dans un
contexte oriental, pourrait se rapprocher d'une théologie apophatique,
mais qui, ici, semble un peu insuffisante. En effet, elle écarte, finalement
et malgré les apparences, toute transcendance. Elle semble permettre de
laisser tout le champ libre à la seule rationalité, au seul esprit critiqueEÅL
Un théologien peut-il finir de parler sans avoir à un moment ou à un autre
confessé sa propre foi, témoigné de l'amour de Dieu pour lui et pour toute
l'humanité ?
Nous avons lu ce livre, on l'aura compris, avec un œil critique, et, cependant,
nous en recommandons la lecture. Elle est nécessaire car, vraiment décapante,
elle nous force à nous poser des questions essentielles sur la nature
de la foi chrétienne, de notre foi personnelle. Une vie de théologien
Article paru dans
Esprit
et Vie, n.91
/ octobre 2003 - 1e quinzaine, p. 27-29.
Bernard Reymond
se souvient de ses rencontres et de ses lectures théologiques.
par Rémy Hebding, Réforme
« Nous ne laissons de toute
manière derrière nous que des traces, bien vite effacées... » Ainsi s'achève
l'ouvrage de Bernard Reymond, théologien aux multiples visages : les visages
de ses nombreux centres d'intérêt. Que ce soit l'architecture, le théâtre,
la musique, mais aussi, bien sûr, tout ce qui touche aux rapports du protestantisme
et de la culture. Son récent essai sur les images est en passe de devenir
un classique (Le protestantisme et les images. Pour en finir avec quelques
clichés, Genève, Labor et Fides, 1999). Les « traces » évoquées sont celles
de celui qui fut professeur de théologie pratique à la faculté de théologie
protestante de Lausanne. Il nous relate un demi-siècle de rencontres,
de lectures et de réflexions centrées sur ce dialogue entre les nombreuses
disciplines qui ont nourri son existence.
Ainsi évoqué, le parcours de l'homme pourrait paraître nostalgique. Il
n'en est rien. Si les convictions sont bien présentes : « protestantisme
libéral » -entendez : allergique à l'esprit d'orthodoxie -, l'auteur n'en
est pas moins conscient de l'esprit de chapelle à l'&brkbar;uvre dans toutes
les familles de pensée. Même dans celles se réclamant haut et fort de
l'esprit de liberté. Son livre a la vertu d'être clairement orienté sans
pour autant décourager les lecteurs non issus du même courant théologique.
Car l'esprit d'orthodoxie bien compris cherche avant tout à imposer ses
formules aux fidèles, et « la chaire chrétienne n'est pas faite pour prêcher
le protestantisme libéral ou pour recruter des disciples pour quelque
tendance doctrinale que ce soit, mais pour annoncer à toutes et à tous
un Evangile qui ne nous appartient pas».
Mais la richesse de l'ouvrage de Bernard Reymond ne se réduit pas à ce
réajustement du credo libéral. Se trouvent réunis une foule de souvenirs,
depuis cet octobre 1952, date de son inscription à l'Université. De Marbourg,
il se rappelle de Rudolf Bultmann, bien qu'il n'ait jamais eu l'occasion
de s'entretenir avec lui : «Homme de petite taille, souffrant de claudication,
il s'exprimait d'une voix plutôt sèche et sans effets, en des phrases
courtes et très clairement formulées. » Et de s'interroger si lors de
ses prédications, si fortement teintées de piétisme, il conservait ce
même ton de rigueur scientifique. Nous accompagnons ainsi l'auteur dans
ce cheminement au gré de souvenirs personnels ayant chaque fois une implication
dans l'ordre de la réflexion théologique. Ainsi, cette remarque émanant
son « patron direct » au seuil de son ministère dans une paroisse parisienne.
Il lui conseillait d'oublier l'ensemble des connaissances apprises en
faculté afin d'être disponible pour l'écoute des fidèles. « C'est l'un
des meilleurs conseils qu'on m'ait jamais donnés. »
Bernard Reymond passe ainsi tout au cours de l'ouvrage, d'anecdotes, de
remarques et de réflexions très souvent marquées
le respect de ceux ne partageant pas ses choix théologiques : «
Ils m'ont toujours oblige à prendre vivement conscience de la relativité
de mes propres convictions. » Une belle manière de dire que
la recherche de la vérité doit être préférée
à possession. R.H.
Article
paru dans Réforme,
n°3007, 28 novembre - 4 décembre 2002.
Une autobiographie théologique
et pastorale
par Maurice Gueneau, Libresens
Le sous-titre explicite bien
le projet de l'auteur : écrire une sorte d'autobiographie théologique
et pastorale. Ainsi cet ouvrage a-t-il valeur de témoignage sur
le passé récent, même si les « lectures »
dont il est question s'intéressent essentiellement aux auteurs
du XIXe et des débuts du XXe siècle. Il est significatif
que le chapitre qui évoque la fin de la carrière universitaire
de l'A soit intitulé « Lointain successeur d'Alexandre Vinet
». Les rencontres d'auteurs contemporains de B. R. produisent de
temps à autre un heureux effet de vécu, par exemple, parmi
d'autres, celles d'André Malet et d'André Gounelle (cf.
le chapitre « Avec André Gounelle a la découverte
de la Théologie du proces ») Du point de vue sociologique
et pratique, l'ouvrage dessine une figure intéressante, celle de
l'universitaire protestant qui reste toujours proche des réalités
pastorales et sociales, écrit des textes (souvent circonstanciés)
courts et nombreux, très sollicité par les communautés,
institutions protestantes et les médias (voir en fin de volume
la liste des écrits de B. Reymond). Cette façon de travailler
aboutit à une œuvre riche en pistes de réflexion
et de recherches possibles, au courant de l'actualité et capable
d'évolutions très profondes. Ce qui n'est pas sans imposer
au travail théologique des limites sur lesquelles les institutions
ecclésiastiques pourraient s'interroger. Sur le tond, les réflexions
finales de l'ouvrage ouvrent des perspectives d'un autre ordre à
prendre elles aussi en considération, car elles ne valent pas seulement
pour le protestantisme libéral : « Protesntants libéraux,
donc néoprotestants, ne restons-nous pas trop assujettis aux conceptions
qui ont prevalu depuis le XVIIIe siècle ? [...] Mais la manière
de penser, les attitudes et la sensibilité qui sont en train d'advenir
ne seraient-elles pas a leur tour profondément différentes
de celles qui ont prévalu depuis le XVIIIe siècle jusqu'à
nos jours ? L'œuvre de mémoire écrite par Bernard
Reymond, retrace l'histoire des questions et des pratiques qui ont fait
l'actualité protestante et religieuse de la fin du XX"' siècle,
en Europe occidentale. À ce titre, sa lecture est indispensable.
Alors qu'émergent aujourd'hui d'autres « manières
de vivre, de communiquer, de nous situer par rapport a Dieu, aux autres
et au monde », elle aidera quiconque veut saisir comment «
notre christianisme va se moduler dans une situation planétaire
(où) les Occidentaux sont de plus en plus obligés [...]
de renoncer a toute velléité d'impérialisme culturel
ou religieux ». M.G.
Article paru
dans Libresens, n°124-2003
Libresens, bulletin du centre protestant d'étude et de documentation,
47, rue Clichy, 75009 Paris
Le libéralisme
est la cristallisation d'une germe fondamental: le libre examen
par Pierre Vuichard, Choisir
Voici un excellent petit livre
qui éclairera toute personne intéressée à l'histoire de la théologie reformée.
Sur le parcours historique qui nous est proposé, avec ses antécédents
du XIXe siècle, s'inscrit un parcours personnel somme toute cohérent,
relu dans la simplicité et un parfait irénisme.
Le lecteur catholique comprendra que le libéralisme n'est dans l'Église
protestante que la cristallisation d'un germe fondamental acquis au cours
du XVIIIe siècle : le libre examen. En somme, est libéral celui qui n'est
pas capable de recevoir la foi de l'Église au-delà des limites de sa raison.
Et quand on parle de la foi de l'Église, on veut dire la foi biblique
transmise par la tradition de son Église jusque-là. Ainsi, à la frontière
du libéralisme, on a par exemple les unitariens, qui ne peuvent accepter
la «Trinité» parce que c'est un dogme humain. Ne serait alors divin que
le don de la pure grâce fait à l'individu. Le libéralisme permet un bon
accueil de l'athée dans son doute même. Il permet également un dialogue
fructueux avec toute la pensée théologique, littéraire, humaniste et artistique
du temps. Dans l'Église catholique, le libéralisme, sous le nom de modernisme,
avait été sévèrement condamné sous Pie X. Mais il renaît de façon latente
après Vatican II, à la faveur de la mise en application du concile. Et
comme le montre bien Bernard Reymond, il est revenu en force avec le visage
de la «théologie pratique» ou pastorale.
Pour finir, c'est la pastorale qui a pris le pas sur la théologie.
Et quand vous entendez moquer la théologie, sachez que vous avez
affaire à quelqu'un qui est théologien libéral sans
le savoir. Vous l'étonneriez beaucoup en le lui disant. Ce qui
signifie que les catholiques écoutent avec délices les sirènes
libérales, tant ils se sentent souvent sous la contrainte de l'autorité.
Tout le problème, qui n'est jamais traité, est celui de
savoir ce qu'est la liberté dans l'Eglise selon le Nouveau Testament
et ensuite de faire passer cela librement et doucement dans la chair des
Eglises. P.V.
Cet article
est paru dans Choisir, n°519, mars 2003
Choisir, revue mensuelle de Pères jésuites, rue Jacques-Dalphin
18, 1227 Carouge (Genève), Suisse
Souvenirs d'un jeune
homme plein d'avenir
par Thierry Laus, Le Protestant
Je ne suis guère loin d'Avignon.
C'est l'automne; les paysages, les routes, les cultures, les maisons ont
souffert des récentes et spectaculaires inondations. La vigne porte les
belles couleurs de la pourriture; les visages, discrètement, le poids
d'un monde qui n'est pas toujours fait à la mesure de l'homme. C'est le
grand silence, une lumière blanche et sans chaleur, la disparition des
touristes. Le mas, hospitalier, ignore mal les livres dispersés qui viennent
de Lausanne, de Nîmes ou de Marseille. Une infinité de mondes microscopiques,
en souffrance ou dans l'attente de naître. Parmi ces promesses qui jonchent
les sols, le dernier livre de Bernard Reymond: Sur la trace des théologies
libérales. Un demi-siècle de rencontres, de lectures et de réflexions (chez Van Dieren, à Paris, septembre 2002; ISBN 2-911087-42-9).
Je ne céderai pas à ce que Bernard Reymond appelle lui-même, reprenant
une réflexion vieille de plus de trente ans, la «religion des vacances»,
cette mythologie d'un bonheur programmé supposé gonfler nos subjectivités
de nouvelles «expériences», de «curiosité» et de «nourritures spirituelles»
à retardement, en prévision des mornes jours du «quotidien». Un liA^ vre
nous absente, sollicite de notre part une autre forme de présence, un
autre monde. Un livre, c'est un exil ou un retour, un déplacement, une
autre «demeure», un pays ou une planète, une vi(ll)e nouvelle. Cette dynamique
du livre, appelons-la «heureuse négativité»: un arrachement qui nous élève
ou nous enfonce, P opération purement spirituelle d'un «ailleurs» qui
nous rejoint.
Je ne céderai pas davantage à quelque complaisance: si j'ai de l'affection
pour l'homme et vois mal pourquoi je le cacherais, j'ai ouvert le livre
de Bernard Reymond avec ce même esprit de liberté qu'il affectionne lui-même
et cherche à provoquer chez autrui. Un esprit de libre critique: être
libéral ne se pratiA^ que guère en troupeau. De libre critique, de jugement
franc: j'aurais bien aimé, je l'avoue, «trouver à redire» et, avec une
pointe d'orgueil pour la chapelle et pour moi-même, me montrer dans la
glorieuse distance d'un esprit «sans concession» ni ronronnement de «clan».
Mais j'ai aimé ce livre comme j'aime l'homme, et je ne vois toujours pas
pourquoi je le cacherais. La liberté doit aussi aller jusqu'à l'éloge
et F adhésion: la destruction ni le mépris n'ont jamais été une garantie
d'intelligence.
C'est un livre de souvenirs: le lecteur y suit les traces d'un homme qui
cherche par l'écriture et la mémoire ses propres traces, la courbe de
ce qu'on appelle une «trajectoire». Celle-ci est vive, complexe et bigarrée.
Une aventure d'homme saisi - on dirait de naissance - par la curiosité.
Si la légendaire modestie protestante n'a pas à souffrir de cette inflexion
du regard qui met au jour un «demi-siècle», c'est que, comme l'atteste
le sous-titre, les «réflexions» de notre ami n'existent que par ces innombrables
rencontres et lectures. Les voyages, très jeune, d'un étudiant qui se
rend à Mar-burg en Allemagne, puis à Heidelberg, la découverte de Bultmann,
de Tillich ou de Troeltsch; mais aussi, plus tard, les Etats-Unis et maintenant,
ce vaste Monde que le jeune retraité semble parcourir en tous sens. Il
faut imaginer ce sobre «libéral» émerveillé de Moscou ou de Saint-Pétersbourg
et, au même moment, regretter à juste titre que l'on ignore trop et trop
souvent la richesse de notre patrimoine théologique francophone.
Le livre donnera aux théologiens la matière personnelle d'une réflexion
sur la théologie du XXe siècle. Comment on y découvre la théologie du
Process en revenant de Sabatier et de Schweizer, en passant par Tillich
ou une curieuse lecture de Bultmann - je finis par la mieux comprendre
grâce à ce livre !
Les jeunes théologiens, en particulier, trouveront matière à penser leur
propre identité: on ne devient pas «libéral» en ouvrant le programme d'un
«parti»; on devient d'abord soi-même, dans le grand jeu de l'Histoire,
des Écoles et des débats, en se faisant un chemin personnel qui n'exclut
point les amitiés ni les projets communs. Que serait, «chez nous», la
théologie du Process sans André Gounelle? Bernard Reymond sait l'intimité
de la liberté et de l'amitié; on cherchera en vain chez lui le goût de
ces creuses alternatives qui terrorisent la conscience. Sans doute la
trace, encore, d'un certain libéralisme de la «corrélation», chère à Tillich.
On voit bien que je ne parviendrai pas ici à résumer et encore moins à
discuter le propos de ce beau livre qui n'intéressera pas que les théologiens.
Il faudrait parler de la théologie pratique, de la science et de la foi,
de la presse ou encore, je le disais en commençant, des vacances ! Dans
les méandres qui font la cohérence de ce livre comme de cet homme, je
soulignerai seulement pour terminer Y importance des Arts. En Faculté,
c'est à lui par exemple que je dois d'avoir découvert un intérêt profond
pour l'architecture, un intérêt durable qui ne se contente pas de V architecture
religieuse des protestants : je suis devenu un fervent amateur de l'Art
nouveau! Un livre de rencontres et de lectures, oui, qui témoigne aussi,
discrètement, de rencontres et de lectures partagées à son tour par l'auteur.
La vie, somme toute. Bernard Reymond ne s'est pas contenté de l'architecture:
le voici qui publie des ouvrages sur la musique, sur les arts visuels
et maintenant sur le théâtre! On trouvera à la fin du livre une utile
bibliographie de l'auteur : elle témoigne avec la froideur des faits de
cette curiosité qui me semble au mieux caractériser son esprit.
Je ne suis certes pas bien vieux. Devant un livre de «souvenirs», on pourrait
craindre l'ennui de ces récits sans fin qui tentent de réveiller un passé
sans grand intérêt. Mais ce passé est plein de vie, comme si ce livre
n'était qu'un arrêt, bienvenu, dans le temps d'une jeunesse qui se porte
à merveille. Bernard Reymond est un jeune homme plein d'avenir.
De peur de «taquiner» la pudeur au carré d'un protestant
doublé d'un Vaudois, je préfère conclure par un autre
éloge, celui de Patrick van Dieren. L'éditeur «parisien»
(belge ou hollandais, on ne sait pas très bien) est fort sympathique;
ça n'est pas un péché, que je sache. Mais ce qui
intéressera davantage le lecteur, c'est la qualité matérielle
des livres qu'il produit. Bref, pardon-nez-moi, je ne vois plus ce qui
vous retiendrait d'acheter Sur la trace des théologies libérales.
Ce n'est pas de la publicité, c'est, pardonnez-moi encore et vraiA^
ment, une petite touche d'intelligence ; ça n'est pas un péché
non plus, que je sache enfin. T.L.
Article paru dans
Le Protestant, mensuel romand, n°9, novembre 2002
Nachzeichnen
von Spuren liberaler Theologien (im Plural!)
Max Ulrich Balsiger, Schweizerisches Reformiertes Volsblatt
Eine literarische Gattung «Theologische
Autobiographie» gibt es noch nicht. Das vorliegende Buch könnte
ein erstes Beispiel solcher Memoiren sein. Es spiegelt in trefflicher
Weise die vielschichtigen Hintergründe (und Zufälle!) des Werdegangs
eines unermüdlich Neugierigen, der seinerseits in Kirche und Theologie
mit kritischem Scharfsinn einige Spuren gelegt hat, nicht zuletzt mit
zahlreichen Publikationen, an deren Spitze nicht weniger als zwei Dutzend
Bûcher stehen. Erstaunlich ist die Vielfalt der angeschnittenen
Themen, die von einem ungewöhnlich breiten Interessenshorizont zeugen.
Als roter Faden dieser abwechslungsreichen Spurensuche erweisen sich die
nach Mitte des vergangenen Jahrhunderts laufend abgewerteten und oft genug
totgeschwiegenen Begriffe «liberale Theologie» und «freier
Protestantismus». Noch mehr als im deutschsprachigen Raum wurde
in der Romandie im Schatten von Karl Barth fast nur spöttisch darüber
gesprochen und geschrieben. Vorherrschend waren konservative Strömungen
mit Neigung zu einheitlicher Kirchlichkeit, weshalb ebenso spöttisch
von églisiens die Rede war. Entscheidend fur den Ausbruch aus solcher
Enge war fur den Studenten das Angebot eines Stipendiums fur Marburg,
wo eben Rudolf Bultmann zurückgetreten war. Dies war für einen
Romand aussergewöhnlich und eröffnete ihm ungeahnte neue Perspektiven.
Nach Studienabschluss und Lernvikariat verbrachte Reymond ein weiteres
Semester in Heidelberg und übernahm sodann für drei Jahre eine
Pfarrstelle in Paris am «Oratoire du Louvre», einer reformierten
Gemeinde, die ausgesprochen libéral geprägt war. 1961
wechselte er in den Ferienort Villars-Chésières, wo er sich
pionierhaft mit dem Tourismus auseinandersetzte und damit beim Schweizerischen
Evangelischen Kirchenbund Interesse weckte fur Studien und Anregungen
zum Thema «Kirche und Tourismus». Ungeachtet seiner grundsätzlichen
Reserven gegenüber institutionellem Kirchentum wurde er sogar in
den Kirchenbunds-Vorstand gewählt und nahm (als einer der ganz wenigen
liberalen Theologen) an öku-menischen Konferenzen teil und sogar
an einem Papstbesuch, von dem er Anekdoten zu erzählen weiss. Durch
den Genfer Münsterpfarrer Schorer kam er auch in Kontakt mit der
International Association for religious freedom (IARF), wo er ebenfalls
in das höchste Leitungsgremium berufen wurde. Elf Jahre war Reymond
Universitätspfarrer in Lausanne, dann noch einmal Gemeindepfarrer
in Ecublens-St.Sulpice.
Dank seiner seit der Dissertation über Auguste Sabatier stetigen
theologischen Arbeit wurde er schliesslich Professor für Praktische
Theologie an der Universität Lausanne, mit regelmässigen Abstechern
nach Montpellier (durch Freund André Gounelle) und Kanada (Université
Laval). Wichtiger als die Lebensstationen werden in dem gut lesbaren Buch
die laufenden denkerischen Auseinandersetzungen mit den jeweils aktuellen
Theologien. Dabei zeichnen sich markante Linien ab, die von einer Reihe
von Namen geprägt sind: Schweitzer, Werner, Troeltsch, Georges Marchal
(eloquenter Kollege in Paris), Bultmann (vermittelt vor allem durch den
katholischen Übersetzer André Malet), Paul Tillich (mit besonderem
Gewicht), und auch der «heimatliche» Alexandre Vinet (als
«französischer Schleiermacher»). In den letzten Jahren
bekommt der Amerikaner John Cobb mit seiner «Prozesstheologie»
(einem Gegenstück zur «Gott-ist-tot-Theologie») besonderes
Gewicht. An diesem Methodisten schätzt Reymond Verständlichkeit
und Praxisbezogenheit, also die «Brauch-barkeit» dieser Theologie
für die pfarramtliche Tätigkeit.
Wie liberal Reymond sich selbst ver-steht, zeigt sich im Titel dieses
höchst anregenden Buchs: es geht ihm um das Nachzeichnen von Spuren
liberaler Theologien (im Plural!). M. U.B.
Article paru dans
le Schweizerisches Reformiertes Volksblatt, n°3/2003
Schweizerische Reformiertes Volksblatt, Bachelstrasse, 21 CH-8123
Ebmatingen
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