Bernard Reymond

Sur la trace des théologies libérales
50 ans le rencontres, de discussions et de lectures

 

isbn 2-911087-42-9, 204 pages; 14 x 22,5 cm, 20 Euros ttc

 

     En octobre 1952, Bernard Reymond s'inscrit à la Faculté de théologie. Plutôt que de célébrer quelque anniversaire, il souhaite, avec ce livre, répondre à la question d'un lecteur du Protestant, périodique romand auquel il collabore depuis 35 ans : Pourquoi y a-t-il des pasteurs et des théologiens libéraux ?

Dès ses débuts à la Faculté, c'est vers le Protestantisme libéral que le mènent ses affinités et ses recherches, et toute sa carrière, tant pastorale que professorale, sera attentive à l'étude de ces nouveaux sentiers que les théologiens libéraux doivent se frayer dans le "maquis de la culture contemporaine".

Ce parcours met le lecteur en présence de nombreuses figures de la théologie d'hier et d'aujourd'hui, de Barth à Schleiermacher, de Wilfred Monod à Sabatier, de Bayle à Vinet, de Bultmann à Tillich, pour n'en citer que quelques uns…

L'évocation de ce demi-siècle de cheminements théologiques, l'insatiable curiosité de l'auteur, et sa capacité d'analyse et de synthèse, si concise et affinée, font de ce livre un vade-mecum indispensable pour tout lecteur intéressé par les si nombreuses options qui ont nourri le débat théologique libéral – et le débat intellectuel en général – de notre époque.

  Bernard REYMOND est né à Lausanne en 1933. Il a étudié la théologie dans sa ville natale, à Marbourg et à Heidelberg. Historien des protestantismes francophones des xix et xxe siècles, spécialiste des relations entre culture et foi chrétienne, il a été pasteur à Paris et en Suisse romande et a enseigné l'Histoire des églises et des théologies à la Faculté de théologie protestante de Montpellier. Il est professeur honoraire de théologie pratique à l'Université de Lausanne.

 

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Dans la presse

Article du P. David Roure, Esprit & Vie

Le protestantisme libéral est assez mal connue France malgré la présence de quelques théologiens appréciés tels qu'André Gounelle ou Laurent Gagnebin qui ont eu des responsabilités universitaires importantes. De plus, ceux qui, du côté catholique ou évangélique, ont entendu parler de cette tendance minoritaire mais vivace du protestantisme ont plutôt tendance à la dénigrer. Il est vrai que l'on peut ê?tre surpris, voire choqué, par une pensée qui semble tout soumettre à la critique rationnelle, refusant, a priori et par principe, tout dogme ou tradition et allant, par exemple, jusqu'à écarter le concept de Trinité (beaucoup de protestants libéraux se retrouvant ainsi dans le camp de ceux que l'on appelle les "unitariens"). Le livre du théologien libéral suisse Bernard Reymond apparaît utile. Il nous permet, et c'est là son premier intér?t, de pouvoir nous forger notre opinion en toute connaissance de cause. Il est, de plus, écrit dans une langue remarquable, malgré quelques erreurs regrettables, telle cette confusion entre un hindou et un hindouiste (p. 77) ou cette curieuse qualification de Newman comme protestant (p. 105). C'est sous la forme d'une autobiographie intellectuelle que l'auteur nous retrace son parcours personnel. Et il réussit tr?s bien dans ce genre littéraire difficile, parvenant à saisir les ar?tes de son parcours et à éviter le récit des événements personnels anecdotiques.
Né à Lausanne en 1933, il a le précieux avantage d'ê?tre marqué à la fois par la théologie de langue franç?aise et par celle de langue allemande. Étudiant à Marburg et à Heidelberg, jeune pasteur au temple de l'Oratoire à Paris, B. Reymond n'a pas cessé de baigner dans les deux cultures. Il sera aussi pasteur en Suisse romande, professeur à la Faculté de théologie protestante de Montpellier, o? il assura l'enseignement de l'histoire des Églises et des théologies aux xixe et xxe si?cles, et à l'Université de Lausanne o?ù il enseigna la théologie pratique, en lointain successeur d'Alexandre Vinet. Il fut onze ans (1969-1980) aumônier universitaire aux Hautes écoles lausannoises et fit aussi partie de l'Association libérale internationale (1966-1975) et de l'organe exécutif de la Fédération des Églises protestantes de Suisse (1968-1978). Dans celle-ci, il avait fondé et présidé, dans les années 60, une commission consacrée à la pastorale du tourisme. Enfin, pour clore le résumé d'un parcours varié, il faut citer son intér?t pour les rapports entre les arts et le christianisme. Ainsi, dans la longue bibliographie fournie en fin de volume (pas moins de quatorze pages !), on trouve des ouvrages sur L'architecture religieuse des protestants, Le protestantisme et les images et Le protestantisme et la musique.
Au fil chronologique de ce récit, transparaissent de nombreuses indications sur la théologie libérale protestante. L'auteur en parle souvent, brandissant ce terme un peu comme un étendard dont il est fier, mais il n'en donne jamais vraiment de définition. Au lecteur d'en chercher les caractéristiques au cours de sa lecture.
Trois points ont particuli?rement retenu notre attention. Tout d'abord, B. Reymond s'est, tout au long de sa vie, affronté à de grands anciens, des théologiens protestants de grande envergure qu'il s'est d'abord efforcé de connaître avant de les critiquer. Avec certains, il n'est pas d'accord, tels Karl Barth ou Oscar Cullmann (un de ces paragraphes est d'ailleurs titré : "Effarement à la lecture d'Oscar Cullmann"). Avec d'autres, il se trouve plus ou moins en affinité, mais il va toujours garder une attitude critique, évitant ce qui pourrait ressembler à de la dévotion envers tel ou tel, que ce soit Schleiermacher, Bultmann, Tillich ou Sabatier. Cette attitude est sans aucun doute typique d'une théologie libérale.
Elle va aussi trouver à s'appliquer, et c'est notre deuxi?me point, à l'objet de foi lui-m?me. Une phrase dans un paragraphe consacré à l'ouvrage de John Robinson, qui fit grand bruit en 1964 (Dieu sans Dieu, traduction de Honest to God), indique la direction : "Or, ce livre destiné au grand public a suscité la controverse, non parce qu'il serait malhonn?te, mais parce que son parti pris d'honn?teté conduit son auteur à remettre en question des éléments de la doctrine re?ue que d'aucuns tiennent pour intouchables. On lui a reproché de ne pas se contenter de reprendre "honnê?tement" à son compte la doctrine traditionnelle, comme s'il était plus important d'?tre fid?le aux dogmes ecclésiastiques que franc envers Dieu lui-même (p. 67). On voit bien la démarche. On peut aussi se demander jusqu'o? on peut la mener et si, dans le fameux binôme foi-raison, la raison ne finit pas par phagocyter la foi. Que devient alors la foi ? Telle est la question que nous aimerions voir développée par l'auteur ! Peut-on aller jusqu'à remettre en question le dogme (mot horrible pour les libéraux) de la Trinité, ne voyant en lui que la trace d'un concept forgé par des hommes pour s'adapter au contexte philosophique et culturel de l'époque mais plus du tout nécessaire aujourd'hui o?ù nous vivons dans un tout autre contexte ? Peut-on, comme Bernard Reymond, ?tre heureux qu'un synode de l'Église réformée de France "ait clairement affirmé [la] non-nécessité du bapt?me pour accéder à la cè?ne" (p. 59) ? La liste des questions serait longue. Elles touchent parfois à ce que la plus ancienne Tradition de l'Église nous a habitués (encore un "vilain mot") à considérer comme appartenant à l'essentiel, au "noyau dur" de la foi chrétienne. Alors, on peut ?être dubitatif, voire effrayé face à ce qu'on pourrait appeler le "syndrome de l'oignon" : on veut supprimer les premi?res peaux, jugées superficielles, mais o?ù s'arr?êtera-t-on ? À cette question, le livre de Bernard Reymond ne répond pas. Peut-ê?tre m?me qu'il ne veut pas y répondre, d'o?ù peut-?être, cette absence de définitions claires autour de la théologie libérale et de la foi chrétienne.
Or, et c'est là notre troisi?me point, il en va de m?me des convictions profondes de l'auteur. Ici ou là, on peut y voir des allusions rapides, mais jusqu'à la derniè?re page, on esp?re trouver une confession de foi personnelle o? il dirait enfin : "Je crois"  ! Cela n'arrive pas et on trouve desséchante une conception de la théologie qui l'assimilerait finalement à une science humaine parmi d'autres, informée seulement par la raison, comme la philosophie, l'histoire, la sociologie. Au bout du compte celui qui s'y adonne, qui lui donne sa vie, comme B. Reymond, ne parvient pas à une parole de foi, fût-ce mê?me un cri, o? il se reconnaîtrait enfant de Dieu, aimé par son P?re des cieux, sauvé par la croix du Fils, rempli de l'Esprit Saint.
Dans son chapitre conclusif, intitulé "Et ensuite ?" (p. 179-183), on ne trouve qu'une seule allusion à Dieu, qu'une seule phrase qui correspondrait à cette expression personnelle de foi que nous avons attendue durant toute notre lecture : "Tout dépend de la seule grâce de Dieu, et comme elle est gracieuse, nous n'avons rien à y ajouter. Dans l'ordre des choses derni?res, c'est là tout l'Évangile." Phrase magnifique qui, dans un contexte oriental, pourrait se rapprocher d'une théologie apophatique, mais qui, ici, semble un peu insuffisante. En effet, elle écarte, finalement et malgré les apparences, toute transcendance. Elle semble permettre de laisser tout le champ libre à la seule rationalité, au seul esprit critiqueEÅL Un théologien peut-il finir de parler sans avoir à un moment ou à un autre confessé sa propre foi, témoigné de l'amour de Dieu pour lui et pour toute l'humanité ?
Nous avons lu ce livre, on l'aura compris, avec un œil critique, et, cependant, nous en recommandons la lecture. Elle est nécessaire car, vraiment décapante, elle nous force à nous poser des questions essentielles sur la nature de la foi chrétienne, de notre foi personnelle. Une vie de théologien

Article paru dans Esprit et Vie, n.91 / octobre 2003 - 1e quinzaine, p. 27-29.


Bernard Reymond se souvient de ses rencontres et de ses lectures théologiques.
par Rémy Hebding, Réforme

« Nous ne laissons de toute manière derrière nous que des traces, bien vite effacées... » Ainsi s'achève l'ouvrage de Bernard Reymond, théologien aux multiples visages : les visages de ses nombreux centres d'intérêt. Que ce soit l'architecture, le théâtre, la musique, mais aussi, bien sûr, tout ce qui touche aux rapports du protestantisme et de la culture. Son récent essai sur les images est en passe de devenir un classique (Le protestantisme et les images. Pour en finir avec quelques clichés, Genève, Labor et Fides, 1999). Les « traces » évoquées sont celles de celui qui fut professeur de théologie pratique à la faculté de théologie protestante de Lausanne. Il nous relate un demi-siècle de rencontres, de lectures et de réflexions centrées sur ce dialogue entre les nombreuses disciplines qui ont nourri son existence.
Ainsi évoqué, le parcours de l'homme pourrait paraître nostalgique. Il n'en est rien. Si les convictions sont bien présentes : « protestantisme libéral » -entendez : allergique à l'esprit d'orthodoxie -, l'auteur n'en est pas moins conscient de l'esprit de chapelle à l'&brkbar;uvre dans toutes les familles de pensée. Même dans celles se réclamant haut et fort de l'esprit de liberté. Son livre a la vertu d'être clairement orienté sans pour autant décourager les lecteurs non issus du même courant théologique. Car l'esprit d'orthodoxie bien compris cherche avant tout à imposer ses formules aux fidèles, et « la chaire chrétienne n'est pas faite pour prêcher le protestantisme libéral ou pour recruter des disciples pour quelque tendance doctrinale que ce soit, mais pour annoncer à toutes et à tous un Evangile qui ne nous appartient pas».
Mais la richesse de l'ouvrage de Bernard Reymond ne se réduit pas à ce réajustement du credo libéral. Se trouvent réunis une foule de souvenirs, depuis cet octobre 1952, date de son inscription à l'Université. De Marbourg, il se rappelle de Rudolf Bultmann, bien qu'il n'ait jamais eu l'occasion de s'entretenir avec lui : «Homme de petite taille, souffrant de claudication, il s'exprimait d'une voix plutôt sèche et sans effets, en des phrases courtes et très clairement formulées. » Et de s'interroger si lors de ses prédications, si fortement teintées de piétisme, il conservait ce même ton de rigueur scientifique. Nous accompagnons ainsi l'auteur dans ce cheminement au gré de souvenirs personnels ayant chaque fois une implication dans l'ordre de la réflexion théologique. Ainsi, cette remarque émanant son « patron direct » au seuil de son ministère dans une paroisse parisienne. Il lui conseillait d'oublier l'ensemble des connaissances apprises en faculté afin d'être disponible pour l'écoute des fidèles. « C'est l'un des meilleurs conseils qu'on m'ait jamais donnés. »
Bernard Reymond passe ainsi tout au cours de l'ouvrage, d'anecdotes, de remarques et de réflexions très souvent marquées le respect de ceux ne partageant pas ses choix théologiques : « Ils m'ont toujours oblige à prendre vivement conscience de la relativité de mes propres convictions. » Une belle manière de dire que la recherche de la vérité doit être préférée à possession. R.H.

Article paru dans Réforme, n°3007, 28 novembre - 4 décembre 2002.

 

Une autobiographie théologique et pastorale
par Maurice Gueneau, Libresens

Le sous-titre explicite bien le projet de l'auteur : écrire une sorte d'autobiographie théologique et pastorale. Ainsi cet ouvrage a-t-il valeur de témoignage sur le passé récent, même si les « lectures » dont il est question s'intéressent essentiellement aux auteurs du XIXe et des débuts du XXe siècle. Il est significatif que le chapitre qui évoque la fin de la carrière universitaire de l'A soit intitulé « Lointain successeur d'Alexandre Vinet ». Les rencontres d'auteurs contemporains de B. R. produisent de temps à autre un heureux effet de vécu, par exemple, parmi d'autres, celles d'André Malet et d'André Gounelle (cf. le chapitre « Avec André Gounelle a la découverte de la Théologie du proces ») Du point de vue sociologique et pratique, l'ouvrage dessine une figure intéressante, celle de l'universitaire protestant qui reste toujours proche des réalités pastorales et sociales, écrit des textes (souvent circonstanciés) courts et nombreux, très sollicité par les communautés, institutions protestantes et les médias (voir en fin de volume la liste des écrits de B. Reymond). Cette façon de travailler aboutit à une œuvre riche en pistes de réflexion et de recherches possibles, au courant de l'actualité et capable d'évolutions très profondes. Ce qui n'est pas sans imposer au travail théologique des limites sur lesquelles les institutions ecclésiastiques pourraient s'interroger. Sur le tond, les réflexions finales de l'ouvrage ouvrent des perspectives d'un autre ordre à prendre elles aussi en considération, car elles ne valent pas seulement pour le protestantisme libéral : « Protesntants libéraux, donc néoprotestants, ne restons-nous pas trop assujettis aux conceptions qui ont prevalu depuis le XVIIIe siècle ? [...] Mais la manière de penser, les attitudes et la sensibilité qui sont en train d'advenir ne seraient-elles pas a leur tour profondément différentes de celles qui ont prévalu depuis le XVIIIe siècle jusqu'à nos jours ? L'œuvre de mémoire écrite par Bernard Reymond, retrace l'histoire des questions et des pratiques qui ont fait l'actualité protestante et religieuse de la fin du XX"' siècle, en Europe occidentale. À ce titre, sa lecture est indispensable. Alors qu'émergent aujourd'hui d'autres « manières de vivre, de communiquer, de nous situer par rapport a Dieu, aux autres et au monde », elle aidera quiconque veut saisir comment « notre christianisme va se moduler dans une situation planétaire (où) les Occidentaux sont de plus en plus obligés [...] de renoncer a toute velléité d'impérialisme culturel ou religieux ». M.G.

Article paru dans Libresens, n°124-2003
Libresens, bulletin du centre protestant d'étude et de documentation, 47, rue Clichy, 75009 Paris

 

Le libéralisme est la cristallisation d'une germe fondamental: le libre examen
par Pierre Vuichard, Choisir

Voici un excellent petit livre qui éclairera toute personne intéressée à l'histoire de la théologie reformée. Sur le parcours historique qui nous est proposé, avec ses antécédents du XIXe siècle, s'inscrit un parcours personnel somme toute cohérent, relu dans la simplicité et un parfait irénisme.
Le lecteur catholique comprendra que le libéralisme n'est dans l'Église protestante que la cristallisation d'un germe fondamental acquis au cours du XVIIIe siècle : le libre examen. En somme, est libéral celui qui n'est pas capable de recevoir la foi de l'Église au-delà des limites de sa raison. Et quand on parle de la foi de l'Église, on veut dire la foi biblique transmise par la tradition de son Église jusque-là. Ainsi, à la frontière du libéralisme, on a par exemple les unitariens, qui ne peuvent accepter la «Trinité» parce que c'est un dogme humain. Ne serait alors divin que le don de la pure grâce fait à l'individu. Le libéralisme permet un bon accueil de l'athée dans son doute même. Il permet également un dialogue fructueux avec toute la pensée théologique, littéraire, humaniste et artistique du temps. Dans l'Église catholique, le libéralisme, sous le nom de modernisme, avait été sévèrement condamné sous Pie X. Mais il renaît de façon latente après Vatican II, à la faveur de la mise en application du concile. Et comme le montre bien Bernard Reymond, il est revenu en force avec le visage de la «théologie pratique» ou pastorale.
Pour finir, c'est la pastorale qui a pris le pas sur la théologie. Et quand vous entendez moquer la théologie, sachez que vous avez affaire à quelqu'un qui est théologien libéral sans le savoir. Vous l'étonneriez beaucoup en le lui disant. Ce qui signifie que les catholiques écoutent avec délices les sirènes libérales, tant ils se sentent souvent sous la contrainte de l'autorité. Tout le problème, qui n'est jamais traité, est celui de savoir ce qu'est la liberté dans l'Eglise selon le Nouveau Testament et ensuite de faire passer cela librement et doucement dans la chair des Eglises. P.V.

Cet article est paru dans Choisir, n°519, mars 2003
Choisir, revue mensuelle de Pères jésuites, rue Jacques-Dalphin 18, 1227 Carouge (Genève), Suisse

 

Souvenirs d'un jeune homme plein d'avenir
par Thierry Laus, Le Protestant

Je ne suis guère loin d'Avignon. C'est l'automne; les paysages, les routes, les cultures, les maisons ont souffert des récentes et spectaculaires inondations. La vigne porte les belles couleurs de la pourriture; les visages, discrètement, le poids d'un monde qui n'est pas toujours fait à la mesure de l'homme. C'est le grand silence, une lumière blanche et sans chaleur, la disparition des touristes. Le mas, hospitalier, ignore mal les livres dispersés qui viennent de Lausanne, de Nîmes ou de Marseille. Une infinité de mondes microscopiques, en souffrance ou dans l'attente de naître. Parmi ces promesses qui jonchent les sols, le dernier livre de Bernard Reymond: Sur la trace des théologies libérales. Un demi-siècle de rencontres, de lectures et de réflexions (chez Van Dieren, à Paris, septembre 2002; ISBN 2-911087-42-9).
Je ne céderai pas à ce que Bernard Reymond appelle lui-même, reprenant une réflexion vieille de plus de trente ans, la «religion des vacances», cette mythologie d'un bonheur programmé supposé gonfler nos subjectivités de nouvelles «expériences», de «curiosité» et de «nourritures spirituelles» à retardement, en prévision des mornes jours du «quotidien». Un liA^ vre nous absente, sollicite de notre part une autre forme de présence, un autre monde. Un livre, c'est un exil ou un retour, un déplacement, une autre «demeure», un pays ou une planète, une vi(ll)e nouvelle. Cette dynamique du livre, appelons-la «heureuse négativité»: un arrachement qui nous élève ou nous enfonce, P opération purement spirituelle d'un «ailleurs» qui nous rejoint.
Je ne céderai pas davantage à quelque complaisance: si j'ai de l'affection pour l'homme et vois mal pourquoi je le cacherais, j'ai ouvert le livre de Bernard Reymond avec ce même esprit de liberté qu'il affectionne lui-même et cherche à provoquer chez autrui. Un esprit de libre critique: être libéral ne se pratiA^ que guère en troupeau. De libre critique, de jugement franc: j'aurais bien aimé, je l'avoue, «trouver à redire» et, avec une pointe d'orgueil pour la chapelle et pour moi-même, me montrer dans la glorieuse distance d'un esprit «sans concession» ni ronronnement de «clan». Mais j'ai aimé ce livre comme j'aime l'homme, et je ne vois toujours pas pourquoi je le cacherais. La liberté doit aussi aller jusqu'à l'éloge et F adhésion: la destruction ni le mépris n'ont jamais été une garantie d'intelligence.
C'est un livre de souvenirs: le lecteur y suit les traces d'un homme qui cherche par l'écriture et la mémoire ses propres traces, la courbe de ce qu'on appelle une «trajectoire». Celle-ci est vive, complexe et bigarrée. Une aventure d'homme saisi - on dirait de naissance - par la curiosité. Si la légendaire modestie protestante n'a pas à souffrir de cette inflexion du regard qui met au jour un «demi-siècle», c'est que, comme l'atteste le sous-titre, les «réflexions» de notre ami n'existent que par ces innombrables rencontres et lectures. Les voyages, très jeune, d'un étudiant qui se rend à Mar-burg en Allemagne, puis à Heidelberg, la découverte de Bultmann, de Tillich ou de Troeltsch; mais aussi, plus tard, les Etats-Unis et maintenant, ce vaste Monde que le jeune retraité semble parcourir en tous sens. Il faut imaginer ce sobre «libéral» émerveillé de Moscou ou de Saint-Pétersbourg et, au même moment, regretter à juste titre que l'on ignore trop et trop souvent la richesse de notre patrimoine théologique francophone.
Le livre donnera aux théologiens la matière personnelle d'une réflexion sur la théologie du XXe siècle. Comment on y découvre la théologie du Process en revenant de Sabatier et de Schweizer, en passant par Tillich ou une curieuse lecture de Bultmann - je finis par la mieux comprendre grâce à ce livre !
Les jeunes théologiens, en particulier, trouveront matière à penser leur propre identité: on ne devient pas «libéral» en ouvrant le programme d'un «parti»; on devient d'abord soi-même, dans le grand jeu de l'Histoire, des Écoles et des débats, en se faisant un chemin personnel qui n'exclut point les amitiés ni les projets communs. Que serait, «chez nous», la théologie du Process sans André Gounelle? Bernard Reymond sait l'intimité de la liberté et de l'amitié; on cherchera en vain chez lui le goût de ces creuses alternatives qui terrorisent la conscience. Sans doute la trace, encore, d'un certain libéralisme de la «corrélation», chère à Tillich.
On voit bien que je ne parviendrai pas ici à résumer et encore moins à discuter le propos de ce beau livre qui n'intéressera pas que les théologiens. Il faudrait parler de la théologie pratique, de la science et de la foi, de la presse ou encore, je le disais en commençant, des vacances ! Dans les méandres qui font la cohérence de ce livre comme de cet homme, je soulignerai seulement pour terminer Y importance des Arts. En Faculté, c'est à lui par exemple que je dois d'avoir découvert un intérêt profond pour l'architecture, un intérêt durable qui ne se contente pas de V architecture religieuse des protestants : je suis devenu un fervent amateur de l'Art nouveau! Un livre de rencontres et de lectures, oui, qui témoigne aussi, discrètement, de rencontres et de lectures partagées à son tour par l'auteur. La vie, somme toute. Bernard Reymond ne s'est pas contenté de l'architecture: le voici qui publie des ouvrages sur la musique, sur les arts visuels et maintenant sur le théâtre! On trouvera à la fin du livre une utile bibliographie de l'auteur : elle témoigne avec la froideur des faits de cette curiosité qui me semble au mieux caractériser son esprit.
Je ne suis certes pas bien vieux. Devant un livre de «souvenirs», on pourrait craindre l'ennui de ces récits sans fin qui tentent de réveiller un passé sans grand intérêt. Mais ce passé est plein de vie, comme si ce livre n'était qu'un arrêt, bienvenu, dans le temps d'une jeunesse qui se porte à merveille. Bernard Reymond est un jeune homme plein d'avenir.
De peur de «taquiner» la pudeur au carré d'un protestant doublé d'un Vaudois, je préfère conclure par un autre éloge, celui de Patrick van Dieren. L'éditeur «parisien» (belge ou hollandais, on ne sait pas très bien) est fort sympathique; ça n'est pas un péché, que je sache. Mais ce qui intéressera davantage le lecteur, c'est la qualité matérielle des livres qu'il produit. Bref, pardon-nez-moi, je ne vois plus ce qui vous retiendrait d'acheter Sur la trace des théologies libérales. Ce n'est pas de la publicité, c'est, pardonnez-moi encore et vraiA^ ment, une petite touche d'intelligence ; ça n'est pas un péché non plus, que je sache enfin. T.L.

Article paru dans Le Protestant, mensuel romand, n°9, novembre 2002

 

Nachzeichnen von Spuren liberaler Theologien (im Plural!)
Max Ulrich Balsiger, Schweizerisches Reformiertes Volsblatt

Eine literarische Gattung «Theologische Autobiographie» gibt es noch nicht. Das vorliegende Buch könnte ein erstes Beispiel solcher Memoiren sein. Es spiegelt in trefflicher Weise die vielschichtigen Hintergründe (und Zufälle!) des Werdegangs eines unermüdlich Neugierigen, der seinerseits in Kirche und Theologie mit kritischem Scharfsinn einige Spuren gelegt hat, nicht zuletzt mit zahlreichen Publikationen, an deren Spitze nicht weniger als zwei Dutzend Bûcher stehen. Erstaunlich ist die Vielfalt der angeschnittenen Themen, die von einem ungewöhnlich breiten Interessenshorizont zeugen. Als roter Faden dieser abwechslungsreichen Spurensuche erweisen sich die nach Mitte des vergangenen Jahrhunderts laufend abgewerteten und oft genug totgeschwiegenen Begriffe «liberale Theologie» und «freier Protestantismus». Noch mehr als im deutschsprachigen Raum wurde in der Romandie im Schatten von Karl Barth fast nur spöttisch darüber gesprochen und geschrieben. Vorherrschend waren konservative Strömungen mit Neigung zu einheitlicher Kirchlichkeit, weshalb ebenso spöttisch von églisiens die Rede war. Entscheidend fur den Ausbruch aus solcher Enge war fur den Studenten das Angebot eines Stipendiums fur Marburg, wo eben Rudolf Bultmann zurückgetreten war. Dies war für einen Romand aussergewöhnlich und eröffnete ihm ungeahnte neue Perspektiven.
Nach Studienabschluss und Lernvikariat verbrachte Reymond ein weiteres Semester in Heidelberg und übernahm sodann für drei Jahre eine Pfarrstelle in Paris am «Oratoire du Louvre», einer reformierten Gemeinde, die ausgesprochen libéral geprägt war. 1961 wechselte er in den Ferienort Villars-Chésières, wo er sich pionierhaft mit dem Tourismus auseinandersetzte und damit beim Schweizerischen Evangelischen Kirchenbund Interesse weckte fur Studien und Anregungen zum Thema «Kirche und Tourismus». Ungeachtet seiner grundsätzlichen Reserven gegenüber institutionellem Kirchentum wurde er sogar in den Kirchenbunds-Vorstand gewählt und nahm (als einer der ganz wenigen liberalen Theologen) an öku-menischen Konferenzen teil und sogar an einem Papstbesuch, von dem er Anekdoten zu erzählen weiss. Durch den Genfer Münsterpfarrer Schorer kam er auch in Kontakt mit der International Association for religious freedom (IARF), wo er ebenfalls in das höchste Leitungsgremium berufen wurde. Elf Jahre war Reymond Universitätspfarrer in Lausanne, dann noch einmal Gemeindepfarrer in Ecublens-St.Sulpice.
Dank seiner seit der Dissertation über Auguste Sabatier stetigen theologischen Arbeit wurde er schliesslich Professor für Praktische Theologie an der Universität Lausanne, mit regelmässigen Abstechern nach Montpellier (durch Freund André Gounelle) und Kanada (Université Laval). Wichtiger als die Lebensstationen werden in dem gut lesbaren Buch die laufenden denkerischen Auseinandersetzungen mit den jeweils aktuellen Theologien. Dabei zeichnen sich markante Linien ab, die von einer Reihe von Namen geprägt sind: Schweitzer, Werner, Troeltsch, Georges Marchal (eloquenter Kollege in Paris), Bultmann (vermittelt vor allem durch den katholischen Übersetzer André Malet), Paul Tillich (mit besonderem Gewicht), und auch der «heimatliche» Alexandre Vinet (als «französischer Schleiermacher»). In den letzten Jahren bekommt der Amerikaner John Cobb mit seiner «Prozesstheologie» (einem Gegenstück zur «Gott-ist-tot-Theologie») besonderes Gewicht. An diesem Methodisten schätzt Reymond Verständlichkeit und Praxisbezogenheit, also die «Brauch-barkeit» dieser Theologie für die pfarramtliche Tätigkeit.
Wie liberal Reymond sich selbst ver-steht, zeigt sich im Titel dieses höchst anregenden Buchs: es geht ihm um das Nachzeichnen von Spuren liberaler Theologien (im Plural!). M. U.B.

Article paru dans le Schweizerisches Reformiertes Volksblatt, n°3/2003
Schweizerische Reformiertes Volksblatt, Bachelstrasse, 21 • CH-8123 Ebmatingen