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Le
paysage théologique des années 1950
Comment évoquer le
paysage théologique des années 1950 sans parti pris, ou du moins sans
une forte part de subjectivité ? Je crois utile à une bonne compréhension
de la situation de l'esquisser telle que je m'en souviens, plutôt que
de tenter de la reconstituer sur la foi de documents que, de toute manière,
chacun choisit de situer en fonction de ses propres options.
L'ombre de Karl
Barth
Un nom dominait alors tout l'horizon de la théologie protestante
européenne : Karl Barth. La part que ce théologien venait
de prendre dans la résistance au nazisme y était pour beaucoup,
mais aussi l'enthousiasme de tous ceux qui, avec lui et derrière
lui, croyaient venu le moment de tirer un trait sur l'intermède
ouvert par le siècle des Lumières et l'enseignement de Friedrich
Schleiermacher (1768-1834). Barth, à les entendre, était
venu proposer le « remède de cheval » dont
le protestantisme avait besoin pour échapper définitivement
à l'influence débilitante de la théologie néoprotestante
ou libérale. Tous, il est vrai, n'étaient pas « barthiens »
un adjectif dont Barth lui-même se méfiait beaucoup.
Mais même ceux qui ne l'étaient pas aimaient à répéter
: « Heureusement qu'il y a eu Karl Barth ; sans lui, où
en serions-nous ? » Il n'en fallait pas plus pour que
tout, en théologie et dans les Églises, se discute par rapport
à ce qu'il en avait dit. Son influence n'était pas aussi
forte à Lausanne et dans le canton de Vaud, où je vivais,
qu'à Genève ou à Neuchâtel ; dans mon coin
de pays, on préférait se référer au Zurichois
Emil Brunner, plus modéré dans ses options. Mais on ne parlait
pas de Brunner sans le situer par rapport à Karl Barth et sans
faire allusion à leur différend quant au problème
de la nature et de la grâce : en bon réformé,
Brunner refusait d'opposer radicalement la grâce à la nature
et l'avait expliqué en 1934, en plein Kirchenkampf. Barth
lui avait aussitôt répondu dans une autre brochure au titre
tonitruant : Nein ! Antwort an Emil Brunner. Vieille de vingt ans
déjà au moment de mes études, cette controverse,
donc aussi les termes dans lesquels elle avait été engagée,
continuait à fasciner les esprits.
En amont de cette
controverse, il y avait tout le combat de Barth contre la doctrine de
l'analogia entis, ou analogie de l'être, qu'il tenait pour
« une invention de l'Antichrist ». Il en voulait
tout particulièrement à la formule de Thomas d'Aquin selon
laquelle gratia non tollit sed perficit naturam la grâce
n'abolit pas la nature, mais elle la porte à son accomplissement.
Il y voyait une raison majeure de refuser la théologie catholique.
Cette doctrine constituait également, à ses yeux, l'erreur
fondamentale à laquelle succombait la théologie néoprotestante
ou libérale. À l'époque, nous étions encore
loin d'imaginer qu'allait avoir lieu dans l'Église de Rome une
révision aussi large que celle de Vatican ii. L'intransigeance
romaine, son rejet du mouvement &brkbar;cuménique, son attachement
à la philosophie thomiste, son refus d'une lecture de la Bible
qui ne soit pas strictement contrôlée par le magistère,
tout cela et d'autres aspects encore conduisaient les protestants à
tenir pour bon argent tous les arguments qui pouvaient être opposés
à la théologie d'obédience romaine, surtout s'ils
se présentaient comme des arguments de fond (certains théologiens
catholiques ruaient heureusement déjà dans les brancards).
Pourquoi, alors, ne
pas se ranger au côté de Barth et condamner avec lui toute
intrusion de la philosophie en théologie ? Certains barthiens
en venaient à postuler entre ces deux disciplines une incompatibilité
telle qu'ils ne voyaient plus pourquoi perdre leur temps à faire
encore de la philosophie ou à en imposer l'étude aux étudiants
en théologie. Plus prosaïquement, la polémique protestante
aimait reprendre à son compte l'idée de Barth selon laquelle
l'usage de la conjonction « et » était somme
toute caractéristique de la démarche catholique : le
Christ et la Vierge, le salut par la foi et par les uvres, la foi
et la raison, la foi et la religion, la théologie et la philosophie,
les Écritures et la tradition, etc.
Les libéraux
du moment, du moins ceux qui se réclamaient plus ou moins ouvertement
de cette étiquette, me semblent n'avoir pas perçu ni surtout
argumenté de manière suffisamment convaincante leur désaccord
avec Karl Barth sur ce point de l'analogia entis. À entendre nombre
d'entre eux, le plus sûr moyen de faire barrage au catholicisme
était de s'en prendre au thomisme. Le néothomisme sur lequel
misait alors le Vatican et qui faisait des ravages jusque dans les rangs
protestants appelait effectivement une réfutation sans concession.
Mais un théologien libéral exigeant et sans concession,
le Bernois Jakob Amstutz, m'a rendu pleinement conscient, bien des années
plus tard, des limites de cette démarche. Il me dit sur le ton
de la boutade, mais c'était bien plus qu'une galéjade :
« La formule aquinate selon laquelle gratia non tollit sed
perficit naturam serait ma seule raison d'adhérer au catholicisme
; mais j'ai trop d'autres objections théologiques majeures à
opposer à l'Église de Rome pour avoir jamais la tentation
de m'y rallier. » L'opposition barthienne de la nature et de
la grâce peut sembler éclaircir radicalement certaines situations
embrouillées, dans le domaine de la pensée comme dans celui
des institutions, mais pour un temps seulement. L'un des mérites
de l'attitude libérale en théologie est de n'avoir jamais
entièrement souscrit à cette antinomie, sans tomber pour
autant dans les travers de l'attitude défendue par le magistère
catholique.
Le renouveau biblique
et ses illusions
D'autres mouvements militaient parallèlement à l'influence
barthienne, ou dans sa foulée, mais sans avoir ni le tonus ni l'envergure
intellectuelle du professeur bâlois. Le plus connu et le plus actif
sur le terrain était celui du « renouveau biblique »,
selon le titre qu'avait donné à l'un de ses livres une femme
rayonnante et exceptionnelle à bien des égards : Suzanne
de Dietrich. Elle-même n'est d'ailleurs pas en cause ici. Le but
du mouvement était fort louable : amener les gens, en particulier
les protestants et parmi eux les étudiants de toutes Facultés,
à lire ou relire la Bible. J'en ai bénéficié
au sein des Associations Chrétiennes d'Étudiants, donc dans
un milieu où les étudiants en théologie n'étaient
fort heureusement qu'une petite minorité ; les discussions
n'en étaient que plus libres, plus animées et plus ouvertes
à différentes possibilités d'interprétation.
Cela nous changeait de la savante minutie qui, en Faculté, présidait
à l'examen des textes dans les cours d'exégèse.
Le recul des années
me permet aujourd'hui de mieux discerner combien le « renouveau »
en question s'accompagnait d'une option de base somme toute très
compatible avec la tendance barthienne : il suffirait de lire « correctement »
la Bible pour que s'impose à tous une interprétation sinon
identique, du moins fortement convergente. Que les catholiques lisent
la Bible, et leur Église retrouvera le droit chemin du vrai christianisme ;
que les libéraux consentent à la lire sans préjugés
critiques, et leurs divergences doctrinales s'estomperont d'elles-mêmes ;
que les représentants des différentes Églises et
confessions chrétiennes la lisent ensemble, et ils trouveront le
chemin de l'unité (l'habitude d'inscrire des études bibliques
quotidiennes au programme de toutes les sessions organisées par
le Conseil cuménique des Églises tient pour beaucoup
à ce présupposé). On semble n'avoir même pas
imaginé, à l'époque, que ces lectures communes puissent
aboutir à de graves divergences d'interprétation, ce dont
on est pourtant bien obligé de convenir aujourd'hui dès
qu'on veut aller au fond des choses.
En théologie,
le « renouveau » en question a souvent succombé
à l'illusion que l'étude des textes bibliques pouvait suffire
à résoudre de nombreux problèmes. Se trouvait-on
devant une difficulté d'organisation ecclésiastique, on
demandait à un bibliste, de préférence spécialiste
du Nouveau Testament, de faire le point sur les ministères dans
l'Église ; voulait-on se prononcer sur le mariage, on s'inquiétait
essentiellement de savoir ce qu'en avait dit l'apôtre Paul
chaque fois sans éprouver apparemment le besoin d'une réflexion
plus poussée sur les différences entre la situation biblique
et la nôtre, et sur les conséquences à en tirer. En
théologie systématique, on commençait par mener une
enquête sur les données bibliques relatives au thème
à traiter, pour s'interroger ensuite seulement sur la position
du problème dans notre actualité, ce qui aboutissait évidemment
à de douteux bricolages intellectuels pour faire tenir ensemble
les textes bibliques et les exigences de la situation présente.
(Bernard Reymond, extr. du ch. 1, © Van Dieren Éditeur)
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